Maroc : poésie, justice et espace, les fronts invisibles de la souveraineté

Entre hommage à Melehi, procès politiques et adhésion aux Accords Artemis, le Maroc trace une voie où culture, droit et cosmos deviennent des champs de bataille discrets.

Maroc : poésie, justice et espace, les fronts invisibles de la souveraineté
Photo de 光曦 刘 sur Unsplash

Quand la culture devient un champ de bataille

Le Musée Mohammed VI d’Art Moderne et Contemporain (MMVI) à Rabat ouvre ses portes à Mohamed Melehi, figure tutélaire de l’art marocain, avec une rétrospective couvrant sept décennies de création. "Œuvre en héritage" n’est pas qu’une exposition : c’est une déclaration de souveraineté culturelle. Dans un pays où l’histoire artistique est souvent réduite à des clichés orientalistes ou à des success stories touristiques, Melehi incarne une modernité marocaine – celle qui a refusé de choisir entre tradition et avant-garde, entre Paris et Casablanca.

Pourquoi ce choix, maintenant ? Le Maroc est engagé dans une guerre des récits, où chaque domaine – militaire (African Lion), technologique (IA), et désormais culturel – devient un front. L’exposition Melehi n’est pas anodine : elle coïncide avec la montée des tensions autour de la mémoire postcoloniale, entre les hommages à Mudimbe (cf. nos éditions précédentes) et les polémiques sur la patrimonialisation des médinas. Le message est clair : le Maroc ne laissera pas l’Occident dicter les termes de son récit artistique. Mais cette souveraineté a un prix. Les budgets culturels restent faméliques, et les musées nationaux dépendent encore largement de mécènes étrangers. La culture comme arme géopolitique ? Oui. Mais avec quels moyens ?


Justice : la répression se professionnalise

À Casablanca, un couple de migrants marocains écope de huit mois de prison ferme et d’une amende de 20 000 dirhams pour avoir "transmis des documents à un tiers" – en l’occurrence, l’activiste en exil Hicham Guerandou. Officiellement, il s’agit d’une affaire de "diffamation et atteinte à la sécurité territoriale". Officieusement, c’est une démonstration de force : le pouvoir judiciaire marocain montre qu’il peut frapper loin, y compris hors des frontières, et cibler des citoyens ordinaires.

Ce procès s’inscrit dans une tendance plus large : la judiciarisation de la dissidence. Depuis 2022, les tribunaux marocains ont multiplié les condamnations pour "atteinte à la sûreté de l’État", souvent sur la base de preuves numériques contestables. Le cas de Guerandou, lui-même visé par une procédure pour "espionnage" en 2024, illustre une stratégie : faire des exilés des exemples, et de leurs proches des cibles. La nouveauté ? L’internationalisation de la répression. Les autorités marocaines collaborent désormais avec des plateformes comme Meta pour traquer les contenus critiques, et avec des États européens pour extrader des opposants.

Le paradoxe ? Alors que le Maroc vante sa "stabilité" pour attirer les investisseurs, ces procès minent sa crédibilité. La semaine dernière, le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme a dénoncé "une instrumentalisation de la justice à des fins politiques" – un langage diplomatique pour dire ce que beaucoup pensent : le Maroc réprime, mais avec les gants.


L’espace, nouveau terrain de la realpolitik marocaine

Le Maroc vient de rejoindre les Accords Artemis, ce club sélect des nations engagées dans l’exploration spatiale "responsable". Derrière ce jargon se cache une réalité géopolitique : l’espace est le nouveau Far West, et Rabat veut y avoir sa part. Signer ces accords, c’est s’aligner sur les États-Unis – un choix qui n’est pas neutre, à l’heure où Washington cherche à contrer l’influence chinoise et russe en Afrique.

Pour le Maroc, l’enjeu est double :

  1. Technologique : Le pays mise sur son écosystème de start-ups (comme Atlas Space) pour développer des capacités en observation satellitaire, cruciales pour la surveillance des frontières et la gestion des ressources.
  2. Symbolique : Dans un continent où l’Afrique du Sud et l’Égypte dominent le secteur spatial, le Maroc veut se positionner comme un leader. Son adhésion aux Accords Artemis est un signal envoyé à l’Union africaine : Rabat joue dans la cour des grands.

Mais cette ambition spatiale a un coût. Le budget alloué à la recherche spatiale reste dérisoire (moins de 0,1% du PIB), et le pays dépend encore largement des transferts de technologie étrangers. Surtout, cette course à l’espace interroge : le Maroc peut-il concilier ses ambitions cosmiques avec les urgences terrestres ? Entre les bidonvilles de Casablanca et les satellites en orbite, le contraste est saisissant.


Poésie : l’autre résistance

Alors que les procès politiques se multiplient, Rabat accueille le festival Bustan Al-Qassid, trois jours de célébration de la poésie. Un hasard du calendrier ? Pas vraiment. Dans un pays où la liberté d’expression est sous pression, la poésie devient un exutoire – et parfois une arme.

Le festival rend hommage à Mourad El Kadiri, poète disparu en 2023, connu pour ses vers engagés contre la corruption et l’autoritarisme. Son œuvre, Les Murs ont des oreilles, est devenue un symbole pour une jeunesse marocaine en quête de sens. "La poésie est le dernier espace de liberté", déclarait-il en 2021. Aujourd’hui, ses mots résonnent comme un manifeste.

Le choix de Rabat comme "capitale mondiale du livre" en 2026 n’est pas anodin. Le Maroc tente de se présenter comme un phare culturel, tout en muselant les voix discordantes. Mais la poésie, par nature insaisissable, échappe à la censure. Dans les cafés de Marrakech ou les universités de Fès, les slams et les lectures clandestines fleurissent. La parole poétique, elle, ne se soumet pas aux lois.


Ce qu’il faut retenir

  1. La culture comme soft power : L’exposition Melehi n’est pas qu’un hommage – c’est une affirmation de souveraineté artistique, dans un contexte où le Maroc cherche à s’émanciper des récits occidentaux.
  2. La justice, outil de répression : Les procès comme celui du couple de Casablanca montrent que la machine judiciaire marocaine s’adapte aux nouvelles formes de dissidence, y compris numérique.
  3. L’espace, nouveau terrain de rivalité : En rejoignant les Accords Artemis, le Maroc s’aligne sur les États-Unis, mais reste dépendant des technologies étrangères.
  4. La poésie, résistance silencieuse : Dans un pays où la parole politique est verrouillée, les vers deviennent des actes de défiance.

Le Maroc de 2026 est un pays de contrastes : il signe des accords spatiaux avec les États-Unis, tout en réprimant ses opposants ; il célèbre la poésie, tout en censurant les médias. Une chose est sûre : dans cette équation complexe, chaque domaine – culture, justice, espace – devient un champ de bataille. Et la souveraineté, qu’elle soit artistique, juridique ou cosmique, se gagne au prix d’une vigilance de tous les instants.