Numérique et énergie : le Maroc face à ses dépendances stratégiques
Souveraineté numérique, facture énergétique, emploi : trois fronts où le Maroc joue gros. Le Gitex Africa révèle les ambitions — et les angles morts.
Revue de presse du 11 avril 2026
Dernière mise à jour : 14:31
Le Maroc veut devenir une puissance. Pas demain — maintenant. Mais entre les discours volontaristes et la réalité des dépendances, le fossé se creuse sur au moins trois fronts : le numérique, l'énergie et l'emploi. Cette semaine, le Gitex Africa à Marrakech a servi de caisse de résonance aux ambitions technologiques du Royaume. Les mots étaient grands. Les défis le sont davantage.
Le Maroc peut-il échapper à la « vassalité technologique » ?
La formule est de Rachid Guerraoui, professeur à l'École polytechnique fédérale de Lausanne, invité du Gitex Africa. Selon Médias24, il livre une analyse sans détour : le Maroc « n'est pas condamné à la vassalité technologique ». Traduction : il l'est actuellement, au moins en partie. Et c'est précisément cette lucidité qui rend le propos intéressant.
Car pendant que les grands groupes mondiaux déploient l'intelligence artificielle à marche forcée, le tissu économique marocain se débat encore avec des questions de gouvernance IT basiques. Mohamed Saad, président de l'AUSIM, le reconnaît dans un entretien à Médias24 : « Une entreprise bien gouvernée ne subit pas le numérique, elle l'organise. » La phrase sonne comme un aveu. Combien d'entreprises marocaines subissent encore, justement ?
Le diagnostic est double. D'un côté, la montée du risque cyber et la question de la souveraineté des données posent des enjeux de sécurité nationale. De l'autre, le rôle des DSI reste sous-estimé dans nombre de structures marocaines, relégué à de la tuyauterie alors qu'il devrait siéger au comité stratégique. Le Gitex a beau attirer les géants de la tech à Marrakech, la maturité numérique du pays se mesure dans les PME de Casablanca, Fès ou Agadir — pas dans les halls climatisés des conférences internationales.
La facturation électronique : contrainte bureaucratique ou tournant structurel ?
Parlons-en, des PME. La généralisation de la facturation électronique au Maroc est en marche. Pour beaucoup de patrons de petites entreprises, c'est d'abord un casse-tête administratif de plus. Abdellah Marrakchi, directeur Afrique francophone de Sage, tient un discours différent auprès de Médias24 : la fiscalité numérique pourrait devenir « un véritable levier de compétitivité » pour les PME marocaines.
L'argument mérite qu'on s'y arrête. Structurer sa gestion, fiabiliser ses données, gagner en productivité — sur le papier, la promesse est séduisante. Dans les faits, elle suppose que les PME disposent des moyens humains et financiers pour opérer cette transition. Or, le Maroc compte des centaines de milliers de très petites entreprises dont l'outil de gestion principal reste un cahier et une calculatrice. Entre la vision des éditeurs de logiciels et la réalité du terrain, il y a un gouffre que personne au Gitex n'a semblé vouloir mesurer.
D'où vient l'énergie que le Maroc consomme — et à quel prix ?
Autre dépendance, plus ancienne mais tout aussi stratégique : l'énergie. Selon les données de l'Office des changes relayées par Médias24, la cartographie des importations énergétiques marocaines — gasoil, essence, butane, GNL, charbon, électricité — révèle une hiérarchie de fournisseurs en pleine recomposition entre 2023 et 2025.
La question n'est pas anecdotique. Le Maroc importe la quasi-totalité de son énergie fossile. Chaque soubresaut géopolitique, chaque tension sur les marchés mondiaux se répercute directement sur la facture nationale, puis sur le pouvoir d'achat des ménages. La diversification des fournisseurs est une nécessité vitale, pas un luxe diplomatique.
À l'heure où le Royaume multiplie les projets solaires et éoliens — et il a raison —, la réalité du mix énergétique reste dominée par les hydrocarbures importés. La transition existe dans les PowerPoint ministériels. Sur le terrain, la dépendance perdure.
L'emploi, toujours l'emploi — mais sans l'agriculture
Le gouvernement maintient son objectif d'un million d'emplois créés à fin 2026, selon Médias24. Le chiffre impressionne. L'astérisque qui l'accompagne, beaucoup moins : ce million exclut les postes perdus dans l'agriculture à cause de la sécheresse. C'est comme annoncer un bénéfice record en omettant les pertes d'une filiale entière.
L'agriculture emploie encore une part massive de la population active marocaine, notamment en milieu rural. Évacuer ses pertes du calcul global, c'est choisir de ne pas voir ceux qui souffrent le plus. La dynamique de création d'emplois dans l'industrie et les services est réelle — personne ne la conteste. Mais présenter un bilan net amputé de sa composante la plus douloureuse relève davantage de la communication que de la transparence.
Trois fronts, un même fil rouge : le Maroc avance, investit, se projette. Mais ses dépendances — technologique, énergétique, agricole — restent les angles morts d'un récit national qui préfère parler de puissance plutôt que de vulnérabilités. Or c'est précisément en nommant ses faiblesses qu'un pays se donne les moyens de les dépasser.