Maroc 2026 : quand le Mondial et la canicule révèlent l'État stratège face au Sahel
Le Maroc arbitre le Mondial 2026 tandis que 48°C frappent le pays. Derrière les projecteurs, Rabat joue une partition géopolitique risquée au Sahel, entre soft power et realpolitik.
Le Maroc arbitre le monde ce samedi. Pas seulement sur les terrains de Mexico ou de Miami, où deux de ses officiels – Jalal Jayed et Zakaria Brinsi – officient lors des huitièmes de finale du Mondial 2026. Mais aussi dans l’ombre des 48°C qui écrasent l’Atlas, le Souss et les provinces sahariennes, révélant une fois de plus les fractures d’un État qui tente de tenir ensemble climat, sport et géopolitique. Pendant que la Colombie et l’Argentine s’affrontent pour une place en quart, Rabat joue une partition bien plus risquée : celle d’un royaume qui se pose en alternative aux juntes du Sahel, tout en gérant ses propres urgences territoriales.
Le Mondial 2026, vitrine d’un soft power qui coûte cher
La désignation de Jayed et Brinsi pour le Mexique-Angleterre n’est pas anodine. Elle confirme la montée en puissance de l’arbitrage marocain, déjà saluée lors du seizième de finale Allemagne-Paraguay. Mais derrière cette reconnaissance internationale se cache une réalité moins glamour : le football marocain paie le prix de son exposition. Les fractures territoriales, déjà exacerbées par la canicule, se retrouvent dans les stades. Les infrastructures peinent à suivre, les clubs locaux s’essoufflent, et les talents formés au pays partent dès qu’ils le peuvent – comme si le Mondial n’était qu’un miroir grossissant des déséquilibres internes.
Pourtant, Rabat mise sur ce soft power sportif. Le Mondial 2026 est une opportunité de redorer son image, surtout après les tensions avec l’Algérie et les critiques sur sa gestion des migrations. Mais cette stratégie a un coût : celui d’une société qui se polarise entre ceux qui profitent des projecteurs (les officiels, les joueurs stars, les investisseurs étrangers) et ceux qui subissent les effets collatéraux (les supporters locaux, les petits clubs, les régions oubliées). Le contraste est saisissant entre les stades climatisés de Mexico et les villages du Haut Atlas, où les habitants luttent contre la sécheresse avec des moyens dérisoires.
48°C et ovins : quand la canicule révèle l’État face à ses priorités
Les prévisions météo pour ce samedi sont sans appel : chaleur étouffante sur l’Est, le Sud et les plaines atlantiques, orages violents sur l’Atlas, vents de sable dans les provinces sahariennes. Une situation qui rappelle les crises de 2024 et 2025, où le Maroc a frôlé le black-out hydrique. Pourtant, malgré les alertes répétées, la gestion de l’urgence climatique reste inégale. Les régions les plus touchées – comme le Souss ou le Saïss – accusent un retard criant en infrastructures, tandis que les investissements se concentrent sur les zones touristiques ou les hubs économiques.
Pire : alors que le pays suffoque, une commission d’enquête parlementaire sur les aides publiques aux importations d’ovins est une nouvelle fois reportée. Un symbole de plus des priorités mal ajustées de l’État. Pendant que les éleveurs locaux réclament des subventions pour faire face à la sécheresse, les importations massives – souvent soutenues par des lobbies proches du pouvoir – continuent de peser sur les finances publiques. Résultat : une colère sourde monte dans les campagnes, où l’on accuse Rabat de sacrifier l’agriculture locale au profit d’intérêts court-termistes.
Sahel : le Maroc joue avec le feu
Pendant ce temps, à quelques centaines de kilomètres au sud, le Sahel s’embrase. L’Alliance des États du Sahel (AES), formée par le Mali, le Burkina et le Niger, défie ouvertement la CEDEAO et les puissances occidentales. Et le Maroc, qui a longtemps joué la carte de la neutralité bienveillante, se retrouve aujourd’hui dans une position inconfortable.
D’un côté, Rabat mise sur son soft power religieux et économique pour séduire les juntes. Les investissements marocains dans les phosphates et les énergies renouvelables au Sahel sont présentés comme une alternative à la dépendance française. De l’autre, le royaume craint l’instabilité régionale, qui menace ses intérêts stratégiques – notamment le projet de gazoduc Nigeria-Maroc, crucial pour son ambition de devenir un hub énergétique africain.
Le récent rapport de Jeune Afrique sur l’exil de l’imam Mahmoud Dicko en Algérie montre à quel point la région est devenue un champ de bataille géopolitique. Dicko, figure influente du mouvement islamiste malien, a fui son pays après le coup d’État de 2023 et se retrouve aujourd’hui sous surveillance en Algérie – un pays avec lequel le Maroc entretient des relations tendues. Cette situation illustre les limites de la stratégie marocaine : en jouant sur plusieurs tableaux (soutien aux juntes, alliance avec l’Occident, leadership africain), Rabat risque de se retrouver isolé.
Ce qu’il faut retenir : un État stratège, mais à quel prix ?
Le Maroc de 2026 est un pays en équilibre précaire. D’un côté, il réussit des coups diplomatiques – comme son arbitrage au Mondial ou ses investissements au Sahel. De l’autre, il peine à gérer ses urgences internes : canicule, fractures territoriales, colère sociale. La question n’est plus de savoir si Rabat peut jouer dans la cour des grands, mais à quel prix pour sa population.
La désignation de Jayed et Brinsi pour le Mexique-Angleterre est une victoire symbolique. Mais elle rappelle aussi que le sport, comme la géopolitique, est un jeu de dupes. Derrière les projecteurs, il y a les oubliés de la canicule, les éleveurs sacrifiés sur l’autel des importations, et les régions du Sud qui regardent vers le Sahel en se demandant si elles ne seront pas les prochaines victimes des calculs de Rabat.
Dans ce contexte, une chose est sûre : le Maroc ne peut plus se contenter de jouer les arbitres. Il doit choisir son camp – et assumer les conséquences.