Maroc : mémoire historique, Raï et tensions régionales, les équilibres de juillet
Entre hommage aux soldats oubliés de la guerre d'Espagne et célébration du Raï à Oujda, le Maroc navigue entre héritage et modernité. Contexte sahélien et diplomatie culturelle en toile de fond.
Le Maroc de juillet 2026 se trouve à la croisée de plusieurs récits : celui d’un passé qui resurgit, d’une culture qui s’exporte, et d’un environnement régional toujours aussi instable. Alors que les températures continuent de battre des records – un phénomène désormais récurrent –, d’autres dynamiques, moins visibles mais tout aussi structurantes, dessinent les contours d’une actualité géopolitique et culturelle riche en symboles.
Les soldats marocains de Franco : une mémoire qui refait surface
En 1936, près de 80 000 Marocains ont combattu aux côtés des troupes franquistes lors de la guerre civile espagnole. Quatre-vingt-dix ans plus tard, cette page d’histoire, longtemps reléguée aux marges des récits nationaux, resurgit dans le débat public. Un article publié par Yabiladi rappelle que ces hommes, recrutés dans le Rif au lendemain de la guerre du Rif (1921-1926), ont été enrôlés dans un contexte de précarité économique extrême. Leur engagement, souvent présenté comme une simple "alliance tactique", interroge aujourd’hui les historiens sur les mécanismes de la domination coloniale et ses séquelles.
Cette réévaluation mémorielle intervient dans un contexte où l’Espagne et le Maroc entretiennent des relations complexes, oscillant entre coopération économique et tensions diplomatiques. Si les deux pays ont scellé en 2022 un "partenariat d’exception" – réaffirmé à plusieurs reprises depuis –, la question des archives coloniales et des réparations historiques reste un sujet sensible. Pour le Maroc, cette mémoire est aussi un outil de soft power : en réhabilitant ces figures oubliées, le pays rappelle son rôle central dans l’histoire méditerranéenne, bien au-delà des clichés touristiques.
Oujda célèbre le Raï : quand la culture devient diplomatie
À quelques centaines de kilomètres de là, Oujda s’apprête à accueillir, du 22 juillet au 2 août, une exposition dédiée aux pionniers du Raï. Organisée par l’artiste Younes Miloudi, cette manifestation rend hommage à 23 figures emblématiques de la musique orientale, dont Cheb Khaled, Cheb Mami ou encore Cheikha Rimitti. L’événement, soutenu par la Wilaya de l’Oriental et le Festival du Raï, s’inscrit dans une stratégie plus large de valorisation du patrimoine culturel marocain.
Le Raï, né dans les années 1930 dans l’Ouest algérien avant de s’étendre au Maroc, est aujourd’hui un symbole de résistance et de métissage. Son exportation, notamment en Europe dans les années 1980-1990, a contribué à façonner l’image d’un Maghreb ouvert et créatif. Pour le Maroc, cette exposition est aussi une manière de réaffirmer son rôle de carrefour culturel, à l’heure où les tensions régionales – notamment avec l’Algérie – compliquent les échanges.
L’initiative d’Oujda s’inscrit dans une dynamique plus large : celle d’un Maroc qui mise sur la culture comme levier de diplomatie. En 2025, le pays a accueilli le sommet de l’Organisation mondiale du tourisme, et multiplie les partenariats avec des institutions européennes pour promouvoir son patrimoine. Le Raï, avec son histoire transnationale, est un atout de choix dans cette stratégie.
Trafic aérien en baisse à Oujda : un symptôme des tensions régionales ?
L’Office national des aéroports (ONDA) a publié des chiffres préoccupants pour l’aéroport d’Oujda-Angad : 411 269 passagers ont transité par cette infrastructure entre janvier et mai 2026, soit une baisse de 7 % par rapport à la même période en 2025. Pour le seul mois de mai, la chute est de 1,77 %. Ces chiffres, bien que moins dramatiques que ceux enregistrés pendant la pandémie, interrogent sur la santé du secteur aérien dans l’Oriental.
Plusieurs facteurs expliquent ce recul. D’abord, la concurrence des aéroports algériens, comme celui d’Oran, qui attire une partie des voyageurs de la diaspora maghrébine. Ensuite, les tensions persistantes entre le Maroc et l’Algérie, qui limitent les liaisons directes et compliquent les déplacements transfrontaliers. Enfin, la crise économique en Europe – principal marché émetteur de touristes – pèse sur les réservations.
Pourtant, l’Oriental mise sur son attractivité touristique, avec des projets comme la station balnéaire de Saïdia ou le développement des vols low-cost. Mais sans une détente dans les relations avec Alger, la région pourrait peiner à retrouver son dynamisme d’avant 2021, année de la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays.
Le Sahel en ébullition : le Maroc observe, mais agit discrètement
Si le Maroc n’est pas directement impliqué dans les crises sahéliennes, il en subit les répercussions. Les tensions entre l’Iran et les États-Unis, qui se sont traduites par un blocus dans le détroit d’Ormuz, ont des conséquences indirectes sur les échanges commerciaux marocains, notamment pour les phosphates, dont le pays est le premier exportateur mondial. Par ailleurs, l’instabilité au Mali et en Mauritanie – deux pays avec lesquels Rabat entretient des relations étroites – complique les projets d’intégration économique régionale.
Le Maroc a adopté une posture discrète, mais stratégique. D’un côté, il renforce ses partenariats militaires avec les États-Unis, comme en témoigne l’accord de coopération signé en 2025. De l’autre, il mise sur la diplomatie culturelle et religieuse pour consolider son influence en Afrique subsaharienne. La récente inauguration d’une mosquée à Bamako, financée par des fonds marocains, en est un exemple.
Cette approche, à la fois pragmatique et subtile, permet au Maroc de naviguer dans un environnement géopolitique complexe, sans s’aliéner ni l’Occident ni ses partenaires africains.
Ce qu’il faut retenir
- Mémoire et diplomatie : La réhabilitation des soldats marocains de la guerre d’Espagne s’inscrit dans une stratégie plus large de réécriture de l’histoire commune avec l’Europe. Un sujet sensible, mais porteur pour le soft power marocain.
- Culture comme levier : Le Raï, à travers des événements comme celui d’Oujda, devient un outil de diplomatie culturelle. Une manière pour le Maroc de contourner les tensions politiques avec ses voisins.
- Économie et géopolitique : La baisse du trafic aérien à Oujda reflète les défis structurels de l’Oriental, mais aussi les conséquences des tensions régionales. Sans détente avec l’Algérie, la relance du secteur sera difficile.
- Le Sahel, un enjeu indirect : Le Maroc n’est pas en première ligne, mais il subit les contrecoups des crises sahéliennes. Sa réponse ? Une diplomatie discrète, mêlant coopération militaire et influence religieuse.
Dans un monde où les équilibres géopolitiques sont de plus en plus fragiles, le Maroc joue une partition subtile, entre héritage et modernité, mémoire et projection. Une stratégie qui, pour l’instant, semble porter ses fruits.