Maroc : marchés anarchiques, assurances low-cost et héritages bloqués, l'État en retrait

Entre contrôles absents des souks, réforme des assurances low-cost et conflits d'héritage instrumentalisés, l'État marocain brille par son absence là où il devrait réguler.

Maroc : marchés anarchiques, assurances low-cost et héritages bloqués, l'État en retrait
Photo de Abdelhamid Azoui sur Unsplash

Quand l’État marocain brille par son absence

Le Maroc avance à deux vitesses. D’un côté, une diplomatie spatiale et des partenariats technologiques qui font la une. De l’autre, des réalités sociales où l’État se contente de jouer les pompiers — quand il daigne intervenir. Ce samedi 2 mai 2026, trois dossiers illustrent cette schizophrénie institutionnelle : l’anarchie des marchés hebdomadaires, une réforme des assurances qui arrive trop tard, et des conflits d’héritage où l’administration prend parti. Trois symptômes d’un même mal : un État qui régule à la carte, souvent au détriment des plus vulnérables.


Les souks de Marrakech, ou l’art de l’État fantôme

À une heure de route de la place Jemaa el-Fna, les marchés hebdomadaires de la région de Marrakech sont des bombes à retardement. Sidi Bou Othmane, Aït Ourir, Tahanaout : chaque jour de la semaine, des milliers de familles s’y approvisionnent en fruits, légumes et viandes, souvent à des prix exorbitants et sans aucune garantie sanitaire. Pourtant, selon Kech24, les commissions de contrôle ne s’y montrent que lors de "campagnes saisonnières" — comprenez : quand les médias s’en mêlent.

Le constat est accablant : absence de traçabilité des produits, prix fixés au feeling, et une opacité totale sur les origines des marchandises. Les consommateurs, souvent issus de milieux modestes, n’ont d’autre choix que de subir. Les autorités locales, elles, se contentent de communiqués de façade. Résultat : un système qui profite aux intermédiaires et aux réseaux informels, tandis que l’État se retranche derrière des "contraintes logistiques" — un euphémisme pour dire qu’il a d’autres priorités.

Pourtant, ces marchés ne sont pas des zones de non-droit. Ils génèrent des millions de dirhams de chiffre d’affaires chaque semaine. Alors pourquoi cette impunité ? La réponse tient en un mot : clientélisme. Ces souks sont des réservoirs de voix lors des élections, et les autorités locales préfèrent fermer les yeux plutôt que de froisser des réseaux d’influence. L’État marocain, ici, n’est pas absent. Il a choisi son camp.


Assurances low-cost : l’InsurTech comme rustine sur une jambe de bois

L’Autorité de contrôle des assurances (Acaps) vient de lancer un programme ambitieux pour développer l’InsurTech au Maroc, avec le soutien de la Banque africaine de développement. Objectif : rendre l’assurance accessible aux populations exclues du système traditionnel. Une initiative louable, mais qui arrive avec dix ans de retard — et qui risque de reproduire les mêmes erreurs que le secteur bancaire.

Le problème n’est pas technique, mais structurel. Le marché marocain de l’assurance reste dominé par quelques acteurs historiques, qui se partagent une clientèle aisée et urbaine. Les populations rurales, les travailleurs informels et les jeunes actifs en sont largement exclus. L’InsurTech pourrait changer la donne, en proposant des produits low-cost, digitaux et adaptés aux réalités locales. Mais pour que cela fonctionne, il faut une véritable volonté politique — et pas seulement des subventions ponctuelles.

Or, l’État marocain a une fâcheuse tendance à externaliser ses responsabilités sociales. Au lieu de réformer en profondeur le système de protection sociale, il mise sur des solutions technologiques pour colmater les brèches. Résultat : l’InsurTech risque de devenir une rustine sur une jambe de bois, sans jamais s’attaquer aux causes profondes de l’exclusion.

Pire, cette approche technocratique ignore les réalités du terrain. Dans les zones rurales, l’accès à internet reste limité, et la méfiance envers les produits financiers est tenace. Sans une campagne massive d’éducation financière et d’inclusion digitale, l’InsurTech ne sera qu’un gadget pour classes moyennes urbaines — un marché déjà saturé.


Héritages bloqués : quand l’administration prend parti

À Sidi Bou Othmane, une famille se bat depuis des années pour récupérer sa part d’une terre agricole. Leur tort ? Avoir osé défier un qaïd local, qui, selon leur plainte déposée auprès du procureur de Marrakech, leur aurait intimé de "quitter les lieux" sous peine de représailles. Leur dossier judiciaire est pourtant clair : ils détiennent des actes notariés prouvant leurs droits. Mais sur le terrain, la loi ne pèse pas lourd face à l’arbitraire administratif.

Ce cas n’est pas isolé. Partout au Maroc, des héritiers se heurtent à des obstacles bureaucratiques — ou pire, à des pressions de la part des autorités locales. Les raisons sont multiples : conflits d’intérêts, clientélisme, ou simple négligence. Mais le résultat est le même : des familles entières se retrouvent privées de leur patrimoine, tandis que l’État, censé garantir l’application de la loi, regarde ailleurs.

Le problème est d’autant plus criant que ces conflits fonciers alimentent une économie parallèle de la corruption. Les héritiers, désespérés, sont souvent contraints de payer des "frais de dossier" informels pour accélérer les procédures. Une pratique tolérée, voire encouragée, par une administration qui préfère monnayer ses services plutôt que de les rendre gratuitement.

Pourtant, les solutions existent. Une digitalisation des registres fonciers, comme le promet le gouvernement depuis des années, pourrait réduire les risques de fraude. Une formation des agents locaux aux droits des héritiers serait un premier pas. Mais encore faudrait-il que l’État ait la volonté politique d’agir — et qu’il cesse de considérer ces dossiers comme des variables d’ajustement électoral.


Ce qu’il reste à faire

Ces trois dossiers — marchés anarchiques, assurances low-cost, héritages bloqués — ont un point commun : ils révèlent un État marocain à géométrie variable. Capable de signer des accords spatiaux avec la NASA, mais incapable de contrôler les prix dans un souk de province. Prompt à vanter son modèle de développement, mais lent à protéger les droits de ses citoyens.

La question n’est pas de savoir si l’État a les moyens d’agir. Il les a. La question est de savoir s’il a la volonté de le faire — et s’il est prêt à affronter les réseaux d’intérêts qui profitent du statu quo.

En attendant, les Marocains continuent de payer le prix de cette schizophrénie institutionnelle. Dans les souks, devant les tribunaux, ou face à des assurances qu’ils ne peuvent pas se payer. L’État, lui, se contente de communiqués. Et de promesses.