Maroc 2026 : investissements, chaleur sociale et souveraineté — les équilibres qui brûlent

Le Maroc approuve 381 projets à 581 milliards de dirhams, mais la flambée des prix alimentaires et les fractures territoriales menacent la stabilité. Analyse des tensions entre croissance et justice sociale.

Maroc 2026 : investissements, chaleur sociale et souveraineté — les équilibres qui brûlent
Photo de Matthew Stephenson sur Unsplash

Le Maroc de 2026 est un pays en surchauffe. Pas seulement à cause des températures qui grimpent — 34°C à Aousserd, 29°C à Errachidia ce samedi — mais parce que les équilibres qui le maintenaient debout depuis des années commencent à se fissurer. Entre les milliards d’investissements approuvés par l’État, la flambée des prix alimentaires qui frappe les ménages, et les fractures territoriales qui s’élargissent, le Royaume joue une partition de plus en plus complexe. Une partition où chaque note résonne comme un rappel : la souveraineté ne se décrète pas, elle se construit dans les détails du quotidien.


581 milliards de dirhams : l’investissement comme miroir des fractures

La Commission des investissements vient d’annoncer un bilan qui ferait pâlir d’envie bien des économies émergentes : 381 projets approuvés depuis 2021, pour un montant total de 581 milliards de dirhams, censés créer 245 000 emplois. Des chiffres qui donnent le vertige, surtout quand on les compare aux 513 milliards déjà engagés depuis l’entrée en vigueur de la nouvelle charte de l’investissement en mars 2023.

Mais derrière ces annonces, une question persiste : où iront ces milliards ? Les régions du Sud, promises à un développement accéléré depuis des années, restent-elles les grandes oubliées ? Les très petites entreprises, censées bénéficier d’un "dispositif de soutien spécifique", ont-elles vraiment vu la couleur de cet argent ? Le document gouvernemental reste flou sur la répartition territoriale, et c’est là que le bât blesse. Dans un pays où les inégalités entre Casablanca et les zones rurales du Moyen-Atlas se creusent, l’investissement ne peut plus être un simple chiffre dans un communiqué. Il doit devenir un outil de rééquilibrage, ou il ne sera qu’un leurre de plus.

La souveraineté économique, martelée comme un mantra par les autorités, passe par cette équation : créer des emplois là où ils manquent, pas seulement là où c’est facile. Sinon, ces 581 milliards risquent de n’être qu’un sparadrap sur une fracture qui saigne depuis trop longtemps.


Prix alimentaires : quand la géopolitique frappe à la porte des ménages

L’indice FAO des prix alimentaires a encore grimpé en avril, +1,6 % sur un mois, +2 % sur un an. Une hausse qui semble abstraite, jusqu’à ce qu’on la traduise en dirhams dans le panier de la ménagère. Le Maroc, dépendant des importations de céréales et d’énergie, subit de plein fouet les tensions autour du détroit d’Ormuz. Les perturbations logistiques, les coûts de transport qui explosent, les assurances maritimes qui flambent — tout cela se répercute sur les prix à la consommation.

Et ce n’est pas près de s’arrêter. La FAO elle-même le reconnaît : "Les systèmes agroalimentaires mondiaux ont montré une certaine résilience, mais jusqu’à quand ?" La question est rhétorique. Pour les Marocains, elle est cruellement concrète. Entre les prix bloqués des carburants (une mesure qui a évité l’explosion sociale en 2022, mais qui pèse sur les finances publiques) et la hausse des denrées de base, le pouvoir d’achat est pris en étau.

Le gouvernement mise sur les subventions ciblées et les aides directes pour atténuer le choc. Mais dans un pays où 40 % de la population vit avec moins de 20 dirhams par jour (selon les dernières données du HCP), ces mesures ressemblent à des rustines sur une chambre à air percée. La souveraineté alimentaire, autre pilier de la stratégie nationale, reste un objectif lointain. En attendant, ce sont les plus vulnérables qui paient le prix de la géopolitique.


Lina Hilali : quand le sport marocain défie les frontières (et les préjugés)

À 16 ans, Lina Hilali va devenir la première Marocaine à représenter le Royaume à la Coupe du monde de roller artistique, qui se déroule en Allemagne du 8 au 17 mai. Une performance d’autant plus remarquable que ce sport, encore marginal au Maroc, n’a ni infrastructures dédiées, ni fédération nationale, ni même une culture de la pratique compétitive.

Pourtant, Lina, basée à Dijon, porte fièrement les couleurs du Maroc. "Mon objectif est de faire découvrir cette discipline dans mon pays", a-t-elle déclaré. Une ambition qui en dit long sur l’état du sport marocain : des talents émergent là où on ne les attend pas, souvent malgré l’État plutôt qu’avec son soutien.

Le contraste est saisissant avec le football, où les milliards de la Botola et les subventions publiques ne parviennent pas à masquer les dysfonctionnements structurels. Pendant ce temps, des athlètes comme Lina Hilali, ou comme les patineurs de roller derby qui se développent dans l’ombre, montrent que le soft power sportif marocain ne se limite pas aux terrains de foot.

Le Maroc a les moyens de devenir une puissance sportive multiforme — à condition de cesser de tout miser sur un seul sport. La souveraineté, ici aussi, se joue dans la diversité.


Cinéma marocain : l’État verrouille, les talents s’exilent

Le Centre cinématographique marocain (CCM) vient de rappeler une règle qui en dit long sur la méfiance de l’État envers les créateurs : seules les sociétés agréées peuvent produire des films sur le territoire. Une mesure présentée comme une "protection" du secteur, mais qui ressemble étrangement à un verrouillage.

Dans les faits, cela signifie que :

  • Les productions étrangères doivent passer par des sociétés marocaines agréées, sous peine de se voir refuser les autorisations de tournage.
  • Les jeunes réalisateurs marocains, souvent contraints de travailler avec des budgets limités, se retrouvent dépendants d’un système qui favorise les gros acteurs établis.
  • L’innovation est étouffée : comment développer un cinéma d’auteur ou des formats expérimentaux quand l’accès à la production est réservé à une poignée de privilégiés ?

Le CCM justifie cette mesure par la nécessité de "professionnaliser le secteur". Mais dans un pays où le cinéma est déjà sous-financé, sous-distribué et sous-exporté, cette logique protectionniste risque de tuer dans l’œuf les rares dynamiques émergentes.

La souveraineté culturelle ne se décrète pas par décret. Elle se construit en donnant aux créateurs les moyens de créer, pas en leur mettant des bâtons dans les roues.


Ce qu’il faut retenir : un pays en équilibre instable

Le Maroc de 2026 est un pays de contradictions assumées :

  • Des investissements records, mais une répartition inégale qui creuse les fractures territoriales.
  • Une souveraineté économique affichée, mais une dépendance alimentaire qui expose les ménages aux chocs géopolitiques.
  • Un soft power sportif en expansion, mais un système qui étouffe les disciplines émergentes.
  • Un cinéma verrouillé par l’État, alors que les talents n’attendent qu’une chose : respirer.

La chaleur qui s’abat sur le pays n’est pas seulement météorologique. C’est une métaphore. Celle d’un Royaume où les équilibres, patiemment construits depuis des décennies, commencent à grésiller sous la pression.

La question n’est plus de savoir si ces tensions vont éclater, mais quand — et surtout, comment le Maroc choisira d’y répondre. Par plus de contrôle ? Par plus d’ouverture ? Par plus de justice sociale ?

Une chose est sûre : les 581 milliards de dirhams ne suffiront pas. Il faudra aussi du courage politique. Et ça, ça ne s’achète pas.