Espace, poésie et IA : le Maroc trace sa voie entre héritage et futur
Le Maroc signe les Accords Artemis et célèbre Melehi : quand la conquête spatiale rencontre l’art, dans un pays où l’innovation se conjugue au passé.
Quand le Maroc vise la Lune – et au-delà
Le Maroc est devenu, ce mercredi 29 avril, le 64e signataire des Accords Artemis. Derrière ce nom mythologique se cache un pacte bien réel : un cadre juridique pour l’exploration spatiale, piloté par les États-Unis, qui vise à établir des règles communes pour l’exploitation de la Lune, de Mars et des astéroïdes. La signature, annoncée en grande pompe à Rabat par Nasser Bourita et Christopher Landau, n’est pas une simple formalité. Elle acte une ambition : placer le Maroc parmi les nations qui comptent dans la course à l’espace.
Pourquoi maintenant ? Le timing n’est pas anodin. Les Accords Artemis ne sont pas qu’un traité technique – ils sont un outil géopolitique. En rejoignant ce club, le Maroc s’aligne clairement sur Washington, dans un contexte où la rivalité sino-américaine se joue aussi au-dessus de nos têtes. La Chine, avec son programme lunaire ambitieux, et la Russie, qui a quitté le projet de station spatiale internationale, montrent que l’espace est devenu un nouveau terrain de confrontation. Le Maroc, lui, choisit son camp. Sans surprise, diront certains. Mais avec une nuance : cette adhésion s’inscrit dans une stratégie plus large de souveraineté technologique, un thème récurrent depuis 2024, où le royaume a accéléré ses investissements dans les satellites, la cybersécurité et l’intelligence artificielle.
Reste une question : que gagne concrètement le Maroc ? Les Accords Artemis promettent des retombées en termes de coopération scientifique, de transferts de technologie et d’accès à des programmes spatiaux. Mais ils imposent aussi des contraintes, notamment en matière de transparence et de non-militarisation de l’espace. Un équilibre délicat pour un pays qui, comme le rappelait notre édition d’hier, est déjà engagé dans une guerre hybride sur Terre. L’espace sera-t-il le prochain champ de bataille ? Ou une opportunité pour le Maroc de se positionner comme un acteur pacifique, mais influent ? La réponse dépendra de sa capacité à transformer cette signature en projets concrets – et à éviter de devenir un simple pion dans la partie d’échecs des grandes puissances.
Mohamed Melehi : l’art comme résistance silencieuse
Au même moment, à quelques kilomètres du ministère des Affaires étrangères, le Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain (MMVI) ouvre une rétrospective majeure consacrée à Mohamed Melehi. L’exposition, intitulée « Œuvre en héritage », couvre sept décennies de création, des années 1950 à sa mort en 2020. Une plongée dans l’œuvre d’un artiste qui a incarné, mieux que quiconque, la tension entre tradition et modernité au Maroc.
Melehi n’était pas qu’un peintre. C’était un passeur. Formé en Europe (Rome, Madrid, New York), il a ramené au Maroc les influences de l’abstraction géométrique et du pop art, tout en les hybridant avec des motifs berbères et islamiques. Son travail, souvent associé au mouvement de la Casablanca School dans les années 1960, a été une réponse artistique à l’indépendance : comment construire une identité visuelle marocaine, sans tomber dans le folklore ou l’imitation de l’Occident ?
L’exposition du MMVI arrive à point nommé. Dans un pays où les débats sur la mémoire coloniale et la réappropriation culturelle sont de plus en plus vifs, Melehi offre une réponse : l’art comme outil de réconciliation. Ses toiles, avec leurs vagues colorées et leurs formes épurées, ne racontent pas une histoire – elles en inventent une. Une histoire où le Maroc n’est ni tourné vers le passé, ni soumis à l’Occident, mais actif dans sa propre modernité.
Pourtant, cette rétrospective pose aussi une question dérangeante : pour qui est faite cette mémoire ? Les musées marocains, souvent critiqués pour leur élitisme, peinent à toucher un public large. Le MMVI, malgré ses efforts, reste un lieu fréquenté surtout par les classes aisées et les touristes. Melehi, lui, rêvait d’un art accessible, populaire. Soixante ans plus tard, son héritage reste confiné entre quatre murs – un paradoxe que cette exposition, aussi brillante soit-elle, ne résout pas.
Poésie et pouvoir : quand les mots résistent à l’ordre sécuritaire
Au même moment, Rabat accueille le festival « Bustan Al-Qassid », dédié à la poésie arabe et amazighe. Trois jours d’ateliers, de lectures et d’hommages, dans le cadre de « Rabat, capitale mondiale du livre 2026 ». Un événement qui tombe à pic, alors que la région est secouée par une répression sans précédent des voix dissidentes.
L’hommage central du festival est dédié à Mourad El Kadiri, poète et militant des droits humains, mort en 2023 dans des circonstances troubles. El Kadiri, connu pour ses textes engagés contre la corruption et l’autoritarisme, avait été emprisonné à plusieurs reprises. Son œuvre, interdite de publication au Maroc, circule aujourd’hui sous le manteau – un symbole de la résistance par les mots.
Le festival, lui, joue un jeu ambigu. D’un côté, il célèbre la poésie comme « vecteur d’humanité », selon les termes de la Maison de la Poésie. De l’autre, il évite soigneusement les sujets qui fâchent. Pas un mot sur les 4 000 interpellations dénoncées par l’ONU en Iran – un silence d’autant plus assourdissant que le Maroc entretient des relations complexes avec Téhéran. Pas une allusion non plus aux 21 exécutions recensées depuis janvier 2026, dans un pays où la peine de mort reste en vigueur, même si elle n’est plus appliquée.
Pourtant, la poésie, au Maroc comme ailleurs, a toujours été un acte politique. Des poètes comme Abdellatif Laâbi ou Fatima Mernissi ont payé cher leur engagement. Aujourd’hui, alors que les espaces de liberté se réduisent, « Bustan Al-Qassid » pourrait être un lieu de résistance. Mais en choisissant de célébrer la poésie sans en assumer les risques, le festival prend le risque de devenir un symbole creux – une vitrine culturelle qui cache mal les fractures d’un pays où la parole libre reste un combat.
Ce qu’il faut retenir : le Maroc à la croisée des chemins
Trois événements, trois facettes d’un même pays.
- L’espace comme nouvelle frontière : Avec les Accords Artemis, le Maroc mise sur la technologie pour affirmer sa souveraineté. Mais dans un domaine dominé par les grandes puissances, la marge de manœuvre est étroite. La question n’est pas de savoir si le royaume peut envoyer un astronaute sur la Lune – mais s’il peut le faire sans perdre son âme.
- L’art comme miroir : La rétrospective Melehi rappelle que la modernité marocaine ne se construit pas contre son héritage, mais avec lui. Pourtant, cet héritage reste trop souvent réservé à une élite. Comment le rendre accessible ? La réponse déterminera si l’art marocain reste un objet de musée – ou un outil de transformation sociale.
- La poésie comme résistance : Dans un contexte régional marqué par la répression, les mots ont encore le pouvoir de déranger. Mais pour combien de temps ? Les festivals culturels, aussi brillants soient-ils, ne peuvent pas se contenter d’être des bulles apolitiques. À un moment, il faudra choisir : célébrer la poésie, ou la défendre.
Le Maroc de 2026 est un pays en tension. Entre héritage et futur, entre alignement géopolitique et souveraineté, entre liberté et contrôle. Ces trois événements, aussi différents soient-ils, racontent la même histoire : celle d’un pays qui cherche sa voie – et qui, parfois, hésite entre le rêve et la realpolitik.