Maroc : l'IA et les femmes, un secteur technologique en quête d'équilibre

Un rapport d'ONU Femmes révèle une sous-représentation criante des femmes dans l'intelligence artificielle. Le Maroc, engagé dans la révolution numérique, doit relever ce défi structurel.

Maroc : l'IA et les femmes, un secteur technologique en quête d'équilibre
Photo de Markus Winkler sur Unsplash

L’intelligence artificielle, un bastion masculin qui freine l’innovation

L’intelligence artificielle (IA) n’est plus une promesse lointaine : elle structure déjà des pans entiers de l’économie, de la santé à l’éducation, en passant par les services publics. Pourtant, son développement reste marqué par une fracture de genre persistante, comme le révèle un rapport d’ONU Femmes publié en marge de l’Assemblée générale des Nations Unies. À l’échelle mondiale, les femmes ne représentent que 22 % des professionnels du secteur, un chiffre qui chute à moins de 14 % pour les postes de direction. Cette sous-représentation n’est pas anodine : elle influence directement les priorités de recherche, les biais algorithmiques et, in fine, l’équité des outils déployés.

Au Maroc, où l’IA est érigée en levier de développement par les pouvoirs publics – notamment à travers la stratégie "Maroc Digital 2030" –, ce déséquilibre pose un double défi. D’une part, il prive le pays d’une partie de son vivier de talents, alors que les compétences numériques sont déjà rares. D’autre part, il risque de reproduire, voire d’amplifier, les inégalités existantes. "Les algorithmes ne sont pas neutres : ils reflètent les données sur lesquelles ils sont entraînés, et donc les biais de ceux qui les conçoivent", souligne le rapport. Or, dans un pays où les femmes représentent 51 % de la population, mais seulement 30 % des diplômés en ingénierie, le risque de marginalisation numérique est réel.

Les causes de cette fracture sont multiples. Les stéréotypes de genre, qui orientent encore trop souvent les jeunes filles vers des filières perçues comme "féminines", jouent un rôle clé. Mais les obstacles ne s’arrêtent pas à l’orientation scolaire. Les conditions de travail dans le secteur technologique – horaires extensifs, culture du "présentéisme", manque de modèles féminins – dissuadent nombre de femmes de s’y engager ou d’y progresser. "Le plafond de verre est une réalité dans l’IA, comme dans les autres domaines scientifiques", confirme une experte marocaine en transformation digitale, interrogée par Hespress.


Régulation et diplomatie : le Maroc à la croisée des chemins

Si la question de la parité dans l’IA est avant tout une problématique interne, elle s’inscrit aussi dans un contexte géopolitique plus large. Le Maroc, qui a fait de la souveraineté numérique une priorité, se retrouve pris entre deux modèles : celui des États-Unis, où les géants technologiques dictent souvent les règles du jeu, et celui de l’Union européenne, qui mise sur une régulation stricte pour encadrer les dérives de l’IA. "Le pays a l’opportunité de jouer un rôle de pont entre ces approches, en intégrant dès maintenant des critères d’équité et de transparence dans ses propres cadres réglementaires", estime un observateur du secteur.

Cette position d’arbitre pourrait s’avérer cruciale dans les mois à venir. Le rapport d’ONU Femmes souligne en effet que les instances de gouvernance de l’IA – qu’il s’agisse des comités d’éthique, des agences de régulation ou des groupes de travail internationaux – sont encore plus masculines que le secteur lui-même. "Sans une représentation équilibrée, les politiques publiques en matière d’IA risquent de négliger des enjeux essentiels, comme la protection des données personnelles des femmes ou la lutte contre les stéréotypes sexistes véhiculés par les algorithmes", alerte le document.

Le Maroc, qui a déjà adopté une loi sur la protection des données (n° 09-08) et travaille à un cadre spécifique pour l’IA, pourrait ainsi faire figure de précurseur en Afrique. À condition, toutefois, de ne pas se contenter de transposer des modèles étrangers. "La régulation doit être adaptée aux réalités locales, notamment en matière d’accès au numérique et de fracture territoriale", souligne un responsable du ministère de la Transition numérique. Un défi de taille, alors que le pays compte encore près de 30 % de la population non connectée, avec des disparités fortes entre zones urbaines et rurales.


Ce qu’il faut retenir

  1. Un secteur en tension : L’IA, bien que présentée comme un levier de croissance pour le Maroc, reste un domaine largement dominé par les hommes, avec des conséquences directes sur la conception des outils technologiques.
  2. Un enjeu de souveraineté : La régulation de l’IA au Maroc ne peut se faire sans une réflexion sur la parité. Le pays a l’opportunité de se positionner comme un acteur clé en Afrique, à condition d’intégrer cette dimension dans ses politiques publiques.
  3. Des pistes d’action : Le rapport d’ONU Femmes propose plusieurs leviers, comme la création de programmes de mentorat pour les femmes dans le numérique, l’instauration de quotas dans les formations en IA, ou encore l’audit régulier des algorithmes pour détecter les biais de genre.
  4. Un contexte géopolitique favorable : Alors que l’Europe et les États-Unis s’opposent sur la régulation de l’IA, le Maroc pourrait tirer son épingle du jeu en adoptant une approche équilibrée, mêlant innovation et protection des droits.

Reste à savoir si ces recommandations seront suivies d’effets. Une chose est sûre : sans une mobilisation forte des acteurs publics, privés et de la société civile, la révolution numérique marocaine risque de laisser une partie de sa population sur le bord de la route.