Maroc : guerre invisible, villes en ruines et régionalisation en panne

Entre exercices militaires high-tech, bâtiments abandonnés transformés en repaires criminels et blocages institutionnels, le Maroc affronte des défis qui dépassent les discours officiels.

Maroc : guerre invisible, villes en ruines et régionalisation en panne
Photo de Jeffrey Blum sur Unsplash

Quand la guerre change de visage sous le soleil marocain

Des blindés dans le désert, des soldats qui s’entraînent sous un ciel d’avril. Rien de nouveau, pensez-vous. Sauf que cette année, l’exercice African Lion ne se contente plus de simuler des batailles conventionnelles. Le Maroc, hôte de ces manœuvres, y teste une guerre d’un genre nouveau : cyberattaques, brouillages électromagnétiques, satellites espion. La supériorité militaire ne se mesure plus aux chars, mais à la maîtrise des données. Un tournant que les discours officiels peinent à assumer.

Derrière les communiqués triomphants, une réalité crue : le Royaume se prépare à des conflits où l’ennemi ne porte pas d’uniforme. Les États-Unis, principaux partenaires de ces exercices, viennent de tirer plus de 1 100 missiles Tomahawk en Iran – un stock qui s’épuise à vitesse grand V. Le message est clair : même les superpuissances sont vulnérables. Le Maroc, lui, doit composer avec des moyens limités. Comment anticiper une guerre invisible quand les budgets de défense restent opaques, et que les priorités oscillent entre modernisation et clientélisme ?

Marrakech : les ruines du luxe, symptôme d’un État absent

À Guéliz, des villas historiques tombent en poussière. À Daoudiate, un immeuble abandonné sert de repaire à des fugitifs. À l’entrée de l’association de protection animale, une bâtisse squattée menace les passants. Ces "bûr noir" (trous noirs), comme les appellent les habitants, sont devenus le symbole d’un Maroc qui se rêve en puissance émergente, mais où l’État semble incapable d’agir.

Les autorités locales ont été interpellées. En vain. Les propriétaires, souvent absents ou protégés par des réseaux d’influence, laissent pourrir ces bâtiments. Résultat : des quartiers entiers deviennent des zones de non-droit. Les riverains, excédés, dénoncent une "menace directe" pour leur sécurité. Pourtant, aucune solution concrète n’émerge. Pourquoi ? Parce que ces ruines ne sont pas seulement des problèmes urbains – elles révèlent une faille plus profonde : l’incapacité des institutions à faire respecter la loi quand les intérêts privés entrent en jeu.

Régionalisation : les élus réclament le pouvoir, l’État tergiverse

La régionalisation avancée, promise comme une révolution démocratique, s’enlise dans les lenteurs administratives. Cette semaine, les députés ont interrogé le ministre de l’Intérieur sur le rôle des élus locaux dans la gestion des territoires. Leur constat est accablant : malgré les lois, les régions restent des coquilles vides, dépendantes de Rabat pour chaque décision.

Le projet de loi organique en discussion devait clarifier les compétences. Il n’a fait que confirmer les blocages. Les élus, censés être les acteurs clés du développement local, se heurtent à une bureaucratie centralisée qui refuse de lâcher prise. Pire : les budgets alloués aux régions sont souvent détournés ou mal gérés, comme le montre l’affaire des fonds de l’Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH) à Fès, classée sans suite par la justice.

Pourtant, le Maroc a besoin de cette décentralisation. Comment expliquer que des villes comme Oujda voient leur trafic aérien chuter (-6,3% en un an) alors que les infrastructures existent ? Comment justifier que des projets de développement restent lettre morte, faute de coordination entre élus et administration ? La régionalisation n’est pas un luxe – c’est une nécessité pour éviter l’effritement du pays.

Mudimbe, ou l’Afrique qu’on oublie de penser

Alors que le Maroc se débat avec ses contradictions, l’Académie du Royaume rend hommage à Valentin Yves Mudimbe, disparu en 2025. Philosophe congolais, Mudimbe a passé sa vie à interroger l’héritage colonial et les savoirs africains. Son œuvre, L’Odeur du père ou L’Invention de l’Afrique, reste une boussole pour comprendre les rapports de pouvoir qui structurent le continent.

Pourquoi ce colloque tombe-t-il à point nommé ? Parce que le Maroc, comme beaucoup de pays africains, oscille entre modernité et héritages postcoloniaux. Mudimbe rappelait une évidence : les savoirs ne sont jamais neutres. Ils servent des intérêts, des idéologies, des dominations. En célébrant sa pensée, l’Académie du Royaume pose une question cruciale : qui décide de ce qui est "moderne" au Maroc ? Les élites formées à l’étranger ? Les technocrates de Rabat ? Ou les populations, dont les voix sont trop souvent étouffées ?


Ce qu’il faut retenir :

  • Le Maroc s’entraîne à une guerre high-tech, mais ses moyens restent limités face à des puissances en déclin.
  • Les bâtiments abandonnés de Marrakech ne sont pas un problème esthétique – ils révèlent un État incapable de faire respecter ses propres lois.
  • La régionalisation, promise comme une révolution, se heurte à la résistance des vieux réflexes centralisateurs.
  • L’hommage à Mudimbe rappelle que le développement ne se décrète pas – il se pense, et souvent contre les héritages coloniaux.

Le pays avance, mais à quel prix ? Et surtout, pour qui ?