Maroc : quand le foot et la finance tracent la voie d'une souveraineté discrète
Le Wydad en crise, Ezzalzouli en Liga, les banques en forme : comment le Maroc construit son indépendance par le sport et l'économie, loin des discours officiels.
Le Maroc n’a pas besoin de proclamer sa souveraineté. Il la construit, match après match, prêt après prêt, dans l’ombre des stades et des conseils d’administration. Ce lundi 4 mai 2026, deux fronts discrets mais stratégiques illustrent cette réalité : le football, où les talents marocains s’imposent en Europe tandis que le Wydad s’enfonce dans une crise institutionnelle ; et la finance, où les banques du royaume affichent une santé insolente, malgré les secousses géopolitiques. Deux mondes qui, à leur manière, dessinent les contours d’un pays en quête d’autonomie – sans tambour ni trompette.
Le football marocain, ou l’art de gagner sans en avoir l’air
Ezzalzouli, Bentayeb : les nouveaux ambassadeurs silencieux
Abdessamad Ezzalzouli a encore frappé. Dimanche, l’ailier marocain du Betis Séville a offert une passe décisive et marqué un but contre le Real Oviedo (3-1), consolidant la cinquième place de son club en Liga. À 23 ans, il est devenu l’un des joueurs les plus en vue d’un championnat espagnol en pleine recomposition, où les talents maghrébins – Hakimi, Ounahi, Saïss – occupent désormais des rôles centraux. Mais contrairement aux stars médiatisées, Ezzalzouli incarne une autre facette du football marocain : celle des joueurs qui percent sans faire de bruit, loin des projecteurs de la Botola ou des polémiques géopolitiques.
Même trajectoire pour Tawfik Bentayeb, 24 ans, meilleur buteur de Ligue 2 française (18 réalisations) et nommé pour le trophée UNFP du meilleur joueur. Formé à l’Académie Mohammed VI, prêté par l’Union Touarga à Troyes, il est l’archétype du footballeur marocain moderne : technique, polyvalent, et capable de s’adapter aux exigences du haut niveau européen. Son parcours rappelle celui d’El Khannouss ou de Boufal : des joueurs qui, sans être des "Lions de l’Atlas", contribuent à normaliser la présence marocaine dans les grands championnats.
Pourquoi est-ce stratégique ? Parce que ces performances individuelles, cumulées, changent la perception du football marocain. Elles en font un vivier crédible, une alternative aux académies européennes, et renforcent l’influence du Maroc dans les instances internationales. Quand la FRMF négocie l’organisation du Mondial 2030, elle peut s’appuyer sur des arguments concrets : non seulement le pays a les infrastructures, mais il produit aussi les talents capables de les remplir.
Le Wydad, miroir d’un football marocain à la croisée des chemins
Pendant ce temps, à Casablanca, le Wydad annonce la démission de son bureau directeur et l’ouverture des candidatures pour la présidence. Une crise institutionnelle qui en dit long sur les tensions qui traversent le football marocain.
D’un côté, des clubs comme le Raja ou les FAR, soutenus par des sponsors étatiques ou des groupes industriels (OCP, Inwi), bénéficient d’une stabilité financière. De l’autre, des institutions comme le Wydad, historiquement liées à une base populaire et à des mécènes locaux, peinent à se moderniser. La démission du bureau directeur n’est pas un simple fait divers : elle révèle un modèle à bout de souffle, où la gouvernance reste trop souvent dépendante des réseaux informels et des luttes de pouvoir.
Le paradoxe ? Le Maroc est en train de réussir là où beaucoup échouent – exporter ses joueurs – mais il peine à structurer ses clubs. La Botola, malgré ses efforts de professionnalisation, reste un championnat de second rang, où les meilleurs talents ne font que passer. Résultat : le pays forme des stars pour l’Europe, mais ne capitalise pas sur cette manne pour développer un écosystème local compétitif.
Les banques marocaines, ou comment résister à la tempête
Un secteur qui tourne le dos aux crises
Fitch Ratings vient de publier une analyse optimiste sur le secteur bancaire marocain : rentabilité en hausse, capital renforcé, et un rôle croissant dans le financement de l’économie. En 2026, les banques du royaume affichent des fondamentaux solides, malgré un environnement régional instable (tensions au Sahel, crise énergétique, ralentissement en Europe).
Plusieurs facteurs expliquent cette résilience :
- Une régulation stricte : L’ACAPS (Autorité de Contrôle des Assurances et de la Prévoyance Sociale) et Bank Al-Maghrib ont imposé des ratios de solvabilité élevés, bien au-dessus des standards internationaux. Résultat : les banques marocaines ont mieux résisté aux chocs que leurs homologues tunisiennes ou égyptiennes.
- Une diversification géographique : Les groupes comme Attijariwafa Bank ou la BMCE ont étendu leur présence en Afrique subsaharienne, réduisant leur dépendance au marché local.
- Un recentrage sur le local : Après des années de spéculation immobilière, les banques financent désormais des projets concrets : agriculture (via le Plan Maroc Vert), énergies renouvelables, et PME. Un virage pragmatique, dicté par la crise hydrique et la nécessité de sécuriser les approvisionnements.
Le cas Holmarcom-BMCI : une fusion qui en dit long
La reprise de la BMCI par le groupe Holmarcom, finalisée en 2025, est un symbole. D’un côté, elle illustre la consolidation du secteur, avec des acteurs marocains qui rachètent des filiales de banques étrangères (la BMCI était détenue par BNP Paribas). De l’autre, elle montre que le Maroc n’est plus un simple marché pour les multinationales : il devient un acteur capable de les absorber.
Cette opération n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de souveraineté financière, où l’État encourage les champions nationaux à prendre le contrôle de leur destin. Même si les détails restent opaques (combien a coûté le rachat ? Quels sont les engagements de Holmarcom envers l’emploi ?), l’essentiel est là : le Maroc ne veut plus dépendre des décisions prises à Paris ou à Londres.
Ce qu’il faut retenir : deux souverainetés, un même combat
Le football et la finance marocains partagent une caractéristique commune : ils avancent sans fanfare, mais avec une efficacité redoutable. Dans les deux cas, le pays construit son indépendance par des moyens concrets :
- Sur le terrain sportif : en exportant des talents, en structurant des académies, et en utilisant le soft power du football pour peser diplomatiquement (cf. le Mondial 2030).
- Dans les banques : en renforçant les acteurs locaux, en diversifiant les risques, et en finançant des secteurs stratégiques (agriculture, énergie).
Reste une question, cruciale : cette souveraineté discrète est-elle durable ? Dans le football, le risque est de voir les meilleurs joueurs partir trop tôt, sans retour sur investissement pour le championnat local. Dans la finance, la dépendance aux transferts de la diaspora (2,5 % du PIB en 2025) et aux investissements étrangers (notamment français) reste un talon d’Achille.
Mais une chose est sûre : le Maroc a compris une leçon que beaucoup de pays africains peinent à assimiler. La souveraineté ne se décrète pas. Elle se gagne, secteur par secteur, match par match, prêt par prêt. Et ce lundi 4 mai 2026, entre un but d’Ezzalzouli et un rapport de Fitch, le royaume montre qu’il est en train de réussir ce pari. Sans le crier sur les toits.