Maroc : emploi des jeunes, énergie et diaspora au cœur des défis géopolitiques

Le Maroc aborde des enjeux cruciaux : 43% des jeunes diplômés sous-employés, une stratégie énergétique en héritage, et le rôle clé de sa diaspora dans les projets nationaux.

Maroc : emploi des jeunes, énergie et diaspora au cœur des défis géopolitiques
Photo de Vlad Burac sur Unsplash

Le diplôme ne protège plus : 43% des jeunes Marocains sous-employés

Le Maroc fait face à un paradoxe persistant : alors que le pays forme de plus en plus de diplômés de l’enseignement supérieur, le marché du travail peine à leur offrir des emplois à la hauteur de leurs qualifications. Selon un rapport récent de la Banque mondiale, plus de 43% des jeunes Marocains âgés de 25 à 34 ans exercent aujourd’hui un métier dont le niveau de qualification est inférieur à leur formation. Ce taux, en hausse de neuf points depuis 2019, révèle un décalage structurel entre l’offre éducative et les besoins réels de l’économie.

Le phénomène de la "surqualification" touche particulièrement les secteurs des services et de l’administration, où les postes intermédiaires restent rares. Le Haut-Commissariat au Plan (HCP) souligne que cette situation concerne davantage les femmes, dont le taux de sous-emploi atteint 47%, contre 40% pour les hommes. Pour les experts, cette tendance reflète à la fois une massification de l’enseignement supérieur – le nombre de diplômés a presque doublé en dix ans – et une économie encore largement informelle, où près de 70% des emplois échappent aux standards formels.

Cette réalité pose un défi majeur pour le prochain gouvernement, quel qu’il soit. Les programmes de formation professionnelle et les incitations à l’entrepreneuriat, souvent présentés comme des solutions, peinent à absorber ce flux croissant de diplômés. La Banque mondiale recommande une refonte des filières universitaires pour les aligner sur les secteurs porteurs, comme les énergies renouvelables ou le numérique, mais aussi un renforcement des mécanismes de certification des compétences acquises sur le terrain.

Une stratégie énergétique qui traverse les majorités politiques

Le Maroc a inauguré le 19 juillet dernier une ligne électrique de cinquante kilomètres à Lamharza Essahel, un investissement de 486 millions de dirhams destiné à alimenter la future station de dessalement de Casablanca. Ce projet, mené par l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE), illustre la continuité d’une politique énergétique lancée en 2009, bien avant les crises actuelles.

Cette stratégie, qui a survécu à trois majorités politiques successives – de l’Istiqlal au PJD, puis au RNI –, repose sur trois piliers : la sécurisation de l’approvisionnement, la diversification des sources d’énergie, et l’intégration régionale. Le pays mise notamment sur les énergies renouvelables, avec un objectif de 52% de la capacité électrique installée d’ici 2030, et sur des infrastructures structurantes comme le gazoduc Maroc-Nigeria, dont la signature est attendue avant la fin de l’année.

Pour les observateurs, cette stabilité politique dans le domaine énergétique s’explique par une approche pragmatique, éloignée des clivages partisans. "Le Maroc ne s’est pas contenté de discours, il a construit des projets concrets, avec des partenariats internationaux solides", note un analyste économique. La station de dessalement de Casablanca, qui sera exploitée par un consortium privé pendant trente ans, en est un exemple : elle répond à la fois à un besoin urgent en eau potable et à une logique de rentabilité économique.

Cependant, cette stratégie n’est pas sans défis. Les retards dans certains projets, comme le parc éolien de Taza, ou les tensions autour des subventions aux énergies fossiles, montrent que le modèle marocain reste perfectible. Par ailleurs, l’absence de débat public sur ces enjeux interroge : pourquoi les partis politiques, toutes tendances confondues, évitent-ils de s’emparer de ces sujets pourtant cruciaux pour l’avenir du pays ?

La diaspora marocaine, acteur clé des chantiers nationaux

La Journée nationale des Marocains résidant à l’étranger (MRE), célébrée ce 10 août, met en lumière le rôle croissant de la diaspora dans les grands projets du Royaume. Avec plus de 5 millions de personnes réparties dans le monde, cette communauté représente un capital humain et financier essentiel pour le Maroc. En 2025, les transferts d’argent des MRE ont atteint un record de 115 milliards de dirhams, soit près de 8% du PIB, selon Bank Al-Maghrib.

Cette année, la célébration s’articule autour du thème "Les MRE au service des chantiers du Maroc 2030", une formule qui reflète la volonté des autorités de mobiliser cette diaspora au-delà des simples transferts financiers. Le Maroc mise sur l’expertise de ses ressortissants à l’étranger pour accompagner des secteurs stratégiques comme les énergies renouvelables, les technologies numériques ou encore la santé. Plusieurs initiatives ont été lancées ces dernières années pour faciliter l’investissement des MRE, comme le programme "Maroc Invest" ou les journées dédiées aux entrepreneurs de la diaspora.

Pourtant, cette relation reste asymétrique. Si le Maroc compte sur sa diaspora pour soutenir son développement, les MRE expriment régulièrement des frustrations, notamment en matière de représentation politique et de droits civiques. La double nationalité, par exemple, reste un sujet sensible, tout comme l’accès aux services publics pour ceux qui souhaitent revenir s’installer au pays. "La diaspora est un pont entre le Maroc et le monde, mais ce pont doit être à double sens", souligne un responsable associatif basé en France.

Les défis sont également économiques. Malgré les incitations, une partie des investissements des MRE se concentre encore dans l’immobilier, un secteur peu productif, plutôt que dans les industries innovantes. Les autorités marocaines cherchent désormais à orienter ces flux vers des projets plus structurants, comme les zones franches ou les parcs technologiques.

Relations avec l’UE : entre coopération et hypocrisie migratoire

La crise migratoire à Ceuta, survenue début août, a révélé les contradictions persistantes dans les relations entre le Maroc et l’Union européenne. Dans un éditorial cinglant, le quotidien espagnol El País dénonce "le grand bal des hypocrites", où chaque acteur – Maroc, Espagne, UE – joue un double jeu pour servir ses intérêts immédiats, au détriment d’une politique migratoire cohérente et humaine.

Pour le Maroc, la gestion des flux migratoires est devenue un levier diplomatique majeur. En ouvrant ou fermant les vannes à Ceuta et Melilla, Rabat envoie des signaux clairs à Bruxelles et à Madrid, rappelant que sa coopération a un prix. Cette realpolitik a porté ses fruits : en 2025, l’UE a débloqué une enveloppe de 500 millions d’euros pour soutenir les projets de développement dans les régions frontalières, en échange d’un renforcement des contrôles migratoires.

Cependant, cette approche transactionnelle montre ses limites. Les épisodes de tensions, comme celui de Ceuta, révèlent une méfiance réciproque. L’Espagne, sous pression de ses partenaires européens, peine à concilier ses engagements humanitaires et ses obligations sécuritaires. Quant à l’UE, elle oscille entre une rhétorique sur les "partenariats gagnant-gagnant" et une politique de fermeture qui alimente les réseaux de passeurs.

Le Maroc, de son côté, insiste sur la nécessité d’une approche globale, intégrant développement économique, lutte contre les trafics et régularisation des migrants. "Le Maroc n’est pas un gendarme de l’Europe, mais un partenaire responsable", déclarait récemment un haut responsable marocain. Pourtant, sur le terrain, les conditions de vie des migrants subsahariens dans les forêts autour de Ceuta et Melilla restent précaires, et les expulsions collectives vers l’Algérie se poursuivent, malgré les critiques des ONG.

Cette crise migratoire met en lumière un paradoxe : alors que le Maroc et l’UE renforcent leur coopération économique – notamment dans les domaines de l’énergie et de l’industrie automobile –, leurs divergences sur la question migratoire continuent de peser sur leur relation. Pour les observateurs, la solution passe par un dialogue plus équilibré, où le Maroc ne serait plus seulement perçu comme un rempart contre l’immigration, mais comme un acteur à part entière de la gestion des flux en Méditerranée.