Maroc 2026 : pourquoi l’économie résiste malgré les chocs extérieurs
Entre tensions géopolitiques, flambée des prix de l’énergie et reconfigurations diplomatiques, le Maroc affiche une croissance inattendue. Ce Deep Dive décrypte les leviers d’une résilience qui interroge – et les fragilités qu’elle masque.
Pourquoi le Maroc attire plus d’investissements que jamais
En huit mois, le Maroc a capté 34,3 milliards de dirhams d’investissements directs étrangers (IDE), soit une hausse de 65 % par rapport à 2025. Un chiffre d’autant plus remarquable qu’il survient dans un contexte mondial marqué par le repli des flux d’investissement : selon la CNUCED, les IDE mondiaux ont reculé de 12 % en 2026, après une baisse de 8 % l’année précédente. Comment expliquer cette performance ?
Un effet de substitution face aux risques géopolitiques
La guerre en Ukraine et les tensions sino-américaines ont redessiné les cartes des investissements. Les entreprises européennes, traditionnellement tournées vers l’Europe de l’Est ou l’Asie, cherchent désormais des hubs stables et proches. Le Maroc, avec ses accords de libre-échange (UE, États-Unis, Émirats arabes unis) et sa position de plateforme logistique entre l’Afrique et l’Europe, en profite. "Les IDE marocains sont de plus en plus liés à des projets industriels concrets, notamment dans l’automobile et les énergies renouvelables", observe un rapport de la Banque africaine de développement (BAD) publié en septembre 2026.
Les chiffres de l’Office des changes confirment cette tendance : les recettes des IDE ont augmenté de 17 %, tandis que les dépenses (réinvestissements ou désinvestissements) ont chuté de 34 %. "Cela suggère que les investisseurs étrangers ne se contentent pas de rapatrier des profits : ils réinvestissent sur place", analyse un économiste marocain interrogé par Médias24.
Le pari des énergies vertes
Autre facteur clé : le Maroc mise sur les énergies renouvelables pour attirer des capitaux. Le plan "Noor 2030", lancé en 2024, vise à porter la part des énergies vertes à 60 % du mix énergétique d’ici 2030. En 2026, plusieurs projets phares ont été annoncés :
- Un méga-contrat avec l’allemand Siemens Energy pour la construction d’une usine de production d’hydrogène vert dans la région de Guelmim-Oued Noun.
- Un partenariat avec l’espagnol Iberdrola pour développer des parcs éoliens dans le nord du pays.
- L’entrée en service de la centrale solaire Noor Ouarzazate IV, financée par la Banque mondiale et la Banque européenne d’investissement (BEI).
"Ces projets attirent des investisseurs qui voient dans le Maroc un futur exportateur d’énergie verte vers l’Europe", explique un responsable de l’Agence marocaine pour l’énergie durable (MASEN). Une aubaine alors que l’UE cherche à réduire sa dépendance au gaz russe.
Les transferts des MRE : un filet de sécurité qui se renforce
Avec 89,2 milliards de dirhams transférés par les Marocains résidant à l’étranger (MRE) en huit mois – soit une hausse de 9 % –, ces flux représentent désormais près de 8 % du PIB marocain. Un record historique, qui s’explique par plusieurs facteurs structurels.
L’Espagne, premier contributeur
L’Espagne concentre à elle seule près de 40 % des transferts des MRE. Deux raisons à cela :
- L’effet "arraigo" : 85 313 Marocains bénéficient du statut d’"arraigo" (régularisation exceptionnelle), selon les données du ministère espagnol de l’Intérieur. Ce statut, obtenu après trois ans de résidence irrégulière, permet d’accéder à un emploi stable et, par ricochet, à des transferts plus réguliers.
- La dynamique du marché du travail : Les Marocains en Espagne sont massivement employés dans les secteurs de la construction, de l’agriculture et des services – des secteurs moins touchés par les ralentissements économiques que l’industrie. "Les MRE espagnols envoient en moyenne 20 % de plus que ceux installés en France ou en Italie", souligne un rapport de la Banque mondiale.
Un effet de change favorable
Le dirham, indexé sur un panier de devises (60 % euro, 40 % dollar), a bénéficié de la dépréciation de l’euro face au dollar en 2026. Résultat : les MRE envoient des montants en euros ou en dollars qui, convertis en dirhams, valent davantage. "Un travailleur marocain en Espagne qui envoyait 1 000 euros en 2024 en envoie toujours 1 000 aujourd’hui, mais cela représente 11 000 dirhams contre 10 500 il y a deux ans", illustre un analyste de la Bank Al-Maghrib.
Un rôle clé dans la balance des paiements
Ces transferts compensent en partie le déficit commercial marocain, qui s’élève à 120 milliards de dirhams sur la même période. "Sans les MRE, le déficit courant serait insoutenable", estime un économiste. Ils financent aussi des projets immobiliers (30 % des achats de logements neufs à Casablanca et Rabat sont réalisés par des MRE) et soutiennent la consommation des ménages.
Diplomatie économique : le Maroc joue la carte de la neutralité active
Alors que les tensions géopolitiques s’intensifient, le Maroc adopte une stratégie de neutralité pragmatique, qui lui permet de tirer profit des reconfigurations régionales.
L’Algérie et l’Espagne : un sommet avorté qui en dit long
Le report sine die du sommet algéro-espagnol, prévu les 20 et 21 octobre à Madrid, est un camouflet pour Alger. Mais pour Rabat, c’est une opportunité. "Le Maroc n’a pas besoin de s’aligner sur qui que ce soit pour exister sur la scène méditerranéenne", analyse un diplomate européen. Plusieurs signes le confirment :
- La visite de Fatima Ezzahra El Mansouri au Qatar : Premier contact officiel de la nouvelle cheffe du gouvernement avec un dirigeant étranger, cet échange téléphonique avec le Premier ministre qatari a porté sur des projets d’investissement dans les infrastructures et l’énergie. "Le Qatar voit dans le Maroc un partenaire stable, contrairement à d’autres pays du Maghreb", note The Objective.
- Le rapprochement avec l’Arabie saoudite : En septembre, le Maroc a signé un accord pour accueillir une usine de dessalement d’eau financée par le Fonds saoudien pour le développement. Un projet de 500 millions de dollars, qui s’ajoute aux investissements saoudiens dans le tourisme (complexes hôteliers à Marrakech et Agadir).
- La relation avec les États-Unis : Washington a récemment levé les dernières restrictions sur les exportations de technologies américaines vers le Maroc, dans le cadre du partenariat stratégique signé en 2020. "Cela ouvre la voie à des investissements dans les semi-conducteurs et l’IA", se réjouit un responsable du ministère de l’Industrie.
Une position de médiateur sur le gazole
Le Maroc joue aussi un rôle discret mais efficace dans les négociations sur les prix de l’énergie. Alors que les États-Unis pressent l’Europe de puiser dans ses réserves de gazole pour faire baisser les cours, Rabat a proposé d’augmenter ses exportations de carburants raffinés vers l’UE. "Le Maroc dispose de capacités de raffinage sous-utilisées, notamment à Mohammedia. En échange, il pourrait obtenir des tarifs préférentiels sur le gaz algérien", explique un expert en énergie.
Cette position de médiateur permet au Maroc de se poser en acteur incontournable, sans prendre parti dans le conflit russo-ukrainien.
Les fragilités d’un modèle en apparence solide
Malgré ces performances, l’économie marocaine reste vulnérable à plusieurs risques.
Une dépendance aux aléas climatiques
La vague de chaleur et les orages de grêle prévus ce week-end rappellent la fragilité du secteur agricole, qui représente encore 14 % du PIB. "Les cultures de céréales, déjà touchées par la sécheresse en 2024 et 2025, pourraient subir de nouvelles pertes", alerte la Direction générale de la météorologie. Or, le Maroc importe déjà 60 % de ses besoins en blé – une facture qui pèse sur la balance commerciale.
Le secteur touristique : une reprise inégale
Si le Maroc vise 1,4 million de touristes belges en 2026 (contre 834 000 à fin juillet), la reprise est moins forte sur d’autres marchés :
- La France : Les arrivées stagnent à 1,2 million, en raison des tensions diplomatiques liées à la question du Sahara occidental.
- L’Allemagne : Les tour-opérateurs allemands privilégient la Turquie et la Grèce, où les prix sont plus compétitifs.
- La Chine : Les vols directs entre Pékin et Casablanca n’ont toujours pas repris, malgré les annonces de 2023.
"Le tourisme marocain reste trop dépendant de l’Europe. Il faut diversifier les marchés, notamment vers l’Afrique subsaharienne", recommande un rapport de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT).
Les déséquilibres structurels persistent
- Le chômage des jeunes : Il atteint 32 % chez les 15-24 ans, malgré les créations d’emplois dans les secteurs exportateurs.
- Les inégalités régionales : Les IDE se concentrent à 70 % dans les régions de Casablanca-Settat et Rabat-Salé-Kénitra. Les provinces du sud (Laâyoune, Dakhla) restent à la traîne.
- La dette publique : Elle représente 72 % du PIB en 2026, contre 68 % en 2023. "Un niveau soutenable, mais qui limite la marge de manœuvre de l’État", estime la Banque mondiale.
Ce que révèle la formation du gouvernement El Mansouri
La composition du nouveau gouvernement, en cours de négociation, donne des indices sur les priorités économiques du Maroc.
Une coalition centrée sur la stabilité
Fatima Ezzahra El Mansouri a reçu sept partis (Istiqlal, RNI, PPS, UC, MDS, MP, USFP), mais exclu le PJD et l’alliance de gauche. "Cela confirme la volonté de former une majorité large, capable de porter des réformes structurelles", analyse un politologue. Parmi les dossiers prioritaires :
- La réforme fiscale : Un projet de loi visant à élargir l’assiette de l’impôt sur les sociétés est en discussion. Objectif : augmenter les recettes de l’État sans alourdir la pression sur les ménages.
- La décentralisation : Le gouvernement pourrait accélérer le transfert de compétences aux régions, notamment en matière d’investissements étrangers.
- La transition énergétique : Un fonds souverain dédié aux énergies renouvelables, alimenté par les recettes des IDE, est à l’étude.
Les défis de la légitimité
El Mansouri, première femme à diriger le gouvernement marocain, doit composer avec un Parlement fragmenté. "Son principal défi sera de maintenir la cohésion de sa coalition, tout en évitant les blocages institutionnels", estime un observateur.
Conclusion : une résilience à l’épreuve des chocs futurs
Le Maroc affiche en 2026 une résilience économique remarquable, portée par les IDE, les transferts des MRE et une diplomatie pragmatique. Mais cette performance masque des fragilités structurelles : dépendance climatique, déséquilibres régionaux et sociaux, et une dette publique en hausse.
"Le vrai test sera la capacité du pays à transformer ces flux financiers en croissance inclusive et durable", résume un économiste. Pour y parvenir, le Maroc devra :
- Accélérer la transition énergétique, pour réduire sa dépendance aux hydrocarbures.
- Diversifier ses partenaires économiques, notamment vers l’Afrique et l’Asie.
- Investir dans l’éducation et la formation, pour réduire le chômage des jeunes.
En attendant, une chose est sûre : dans un monde marqué par les crises, le Maroc reste un îlot de stabilité – et un pari gagnant pour les investisseurs.