Maroc : entre déchets, justice et forêts, les trois visages d'un État en chantier
Déchets qui s'entassent à Marrakech, nouveau palais de justice à Salé, coopération forestière avec la France : le Maroc avance par à-coups, entre urgences locales et partenariats stratégiques.
Le Maroc de mai 2026 ressemble à un chantier permanent, où les avancées spectaculaires côtoient les dysfonctionnements criants. Trois sujets, trois échelles : les ordures qui pourrissent dans les rues de Marrakech, un palais de justice flambant neuf à Salé, et une poignée de main franco-marocaine pour sauver les forêts. Derrière ces images contrastées se dessine une équation complexe : comment réformer un État dont les priorités se télescopent, entre urgence sociale et ambition géopolitique ?
Marrakech étouffe sous ses propres déchets : quand l'urgence devient chronique
Les habitants de la commune de Menara à Marrakech n'ont plus besoin de thermomètre pour mesurer la chaleur. Depuis une semaine, ce sont les montagnes d'ordures qui leur servent de baromètre. "On vit avec l'odeur, les mouches et la honte", confie un commerçant du quartier à Kech24. Les "points noirs" se multiplient, notamment près des marchés et des écoles, transformant des rues entières en dépotoirs à ciel ouvert.
Le problème n'est pas nouveau, mais il prend une dimension politique dans une ville où le tourisme représente 20% du PIB régional. La coïncidence avec les vacances scolaires et l'afflux de visiteurs internationaux aggrave la crise. "C'est comme si la ville avait oublié qu'elle était une vitrine", s'indigne une mère de famille. Les autorités locales pointent du doigt les entreprises de nettoyage sous-traitantes, tandis que ces dernières dénoncent des retards de paiement et un manque de moyens logistiques.
Ce qui frappe, c'est l'absence de solution visible. Aucune communication de crise, aucun plan d'urgence annoncé. Comme si le problème des déchets, à l'image de bien d'autres services publics, était devenu une fatalité avec laquelle il fallait composer. Pourtant, à quelques kilomètres de là, dans la palmeraie, des hôtels cinq étoiles continuent de proposer des "expériences durables" à leurs clients. Le contraste est saisissant.
Salé : un palais de justice pour masquer les failles du système ?
À 300 kilomètres au nord, Abdellatif Ouahbi inaugurait lundi un nouveau bâtiment pour la section de la justice de la famille à Salé. L'édifice, présenté comme "un pas décisif dans la réforme judiciaire", symbolise à lui seul les contradictions du Maroc moderne. D'un côté, des infrastructures flambant neuves, équipées des dernières technologies. De l'autre, un système judiciaire toujours englué dans des procédures interminables et une défiance persistante des citoyens.
Le ministre de la Justice a insisté sur "l'intégration accrue des outils numériques" dans ce nouveau palais. Pourtant, sur le terrain, les justiciables continuent de se plaindre de délais aberrants - jusqu'à cinq ans pour un divorce dans certains tribunaux. La numérisation promise se heurte à des réalités plus prosaïques : manque de formation des magistrats, résistance au changement, et surtout, une culture judiciaire qui privilégie encore les circuits informels.
Ce nouveau bâtiment à Salé ressemble à une vitrine. Derrière la façade moderne, les mêmes problèmes persistent : corruption locale, inégalités d'accès à la justice, et une lenteur administrative qui décourage les plus déterminés. La réforme judiciaire, promise depuis des années, reste un chantier inachevé. Comme si le Maroc avait choisi de construire de beaux bâtiments avant de réformer les pratiques qui s'y déroulent.
Forêts marocaines : la France comme bouée de sauvetage ?
Dans un tout autre registre, la rencontre entre Abderrahim Houmy, directeur de l'Agence nationale des eaux et forêts, et Éléonore Caroit, ministre française déléguée à la Francophonie, révèle une autre facette de la coopération marocaine. Après trente ans de partenariat dans le secteur forestier, les deux pays semblent avoir trouvé une nouvelle dynamique.
Le timing n'est pas anodin. Le Maroc, qui a perdu près de 30% de ses forêts depuis les années 1960, fait face à une crise écologique majeure. La désertification gagne du terrain, les feux de forêt se multiplient, et les ressources en eau s'amenuisent. Dans ce contexte, la coopération avec la France prend une dimension stratégique.
Pourtant, ce partenariat ne fait pas l'unanimité. Certains écologistes marocains y voient une forme de néocolonialisme vert, où la France exporterait ses modèles sans tenir compte des spécificités locales. D'autres soulignent que ces accords servent surtout à verdir l'image des deux pays, sans réelle volonté de transformer les pratiques.
Reste que cette coopération offre au Maroc une bouffée d'oxygène financière et technique. Avec des projets concrets comme la reforestation de zones dégradées et la formation de techniciens locaux, elle pourrait constituer un levier pour une véritable transition écologique. À condition que les promesses se traduisent en actions sur le terrain.
Ce qu'il faut retenir : un État à plusieurs vitesses
Ces trois sujets, apparemment disjoints, racontent la même histoire : celle d'un Maroc qui avance par à-coups, où les réformes structurelles peinent à suivre le rythme des urgences quotidiennes.
- L'urgence locale vs l'ambition nationale : À Marrakech, les déchets s'entassent pendant que le gouvernement célèbre des partenariats internationaux. Cette dichotomie révèle un État dont les priorités restent floues, tiraillé entre la gestion des crises immédiates et la construction d'un avenir plus lointain.
- La réforme par l'infrastructure : Le nouveau palais de justice de Salé illustre une tendance lourde au Maroc - privilégier les solutions visibles (bâtiments, technologies) aux réformes de fond (formation, lutte contre la corruption, simplification des procédures). C'est plus facile à vendre politiquement, mais moins efficace sur le long terme.
- Les partenariats internationaux comme béquille : Que ce soit avec la France pour les forêts ou les États-Unis pour African Lion, le Maroc compte de plus en plus sur ses alliés pour combler ses lacunes. Une stratégie risquée, qui peut créer une dépendance technologique et financière.
- L'inégalité territoriale comme constante : Entre les rues de Marrakech et les couloirs climatisés des ministères à Rabat, l'expérience citoyenne varie du tout au tout. Cette fracture territoriale, loin de se résorber, semble s'accentuer avec le temps.
Le Maroc de 2026 reste un pays de contrastes, où les avancées spectaculaires côtoient les reculs inquiétants. La question n'est plus de savoir si le pays peut se réformer, mais à quel rythme, et surtout, pour qui. Entre les palais de justice flambant neufs et les montagnes d'ordures qui empuantissent les rues, le citoyen marocain a parfois l'impression de vivre dans deux pays différents. C'est cette schizophrénie institutionnelle qu'il faudra surmonter pour que les réformes annoncées deviennent enfin une réalité tangible.