Maroc : entre déchets, forêts et censure, les trois fronts de l'urgence culturelle

Déchets qui s'entassent à Marrakech, coopération forestière avec la France, réforme du Conseil de la presse : le Maroc face à ses contradictions environnementales et culturelles.

Maroc : entre déchets, forêts et censure, les trois fronts de l'urgence culturelle
Photo de Finlan Aldan sur Unsplash

Quand Marrakech étouffe sous ses propres déchets

Les images font le tour des réseaux : des montagnes d’ordures s’accumulent dans les rues de la Médina et des quartiers périphériques de Marrakech. À quelques jours de la reprise scolaire et alors que la ville rouge attire toujours plus de touristes, les habitants dénoncent une situation devenue insupportable. "On vit avec les rats et les mouches, c’est une honte pour une ville qui se veut la vitrine du Maroc", confie un commerçant de la place Jemaa el-Fna à Kich24.

Le problème n’est pas nouveau, mais il s’aggrave. Les températures caniculaires accélèrent la décomposition des déchets, tandis que les services municipaux peinent à suivre le rythme. La société chargée de la collecte, en contrat avec la commune, est pointée du doigt pour son inefficacité. Pourtant, Marrakech dispose d’un budget conséquent et d’infrastructures modernes – comme le centre de tri de Sidi Zouine. Alors pourquoi ce fiasco ?

La réponse tient en deux mots : gouvernance locale. Les élus de la région semblent plus préoccupés par les grands projets touristiques que par la gestion quotidienne des déchets. Résultat : une crise sanitaire qui menace la réputation de la ville, mais aussi la santé de ses habitants. "Si c’était Agadir ou Casablanca, est-ce qu’on laisserait pourrir la situation comme ça ?", s’interroge un riverain.


Forêts marocaines : la France tend la main, mais à quel prix ?

La rencontre entre Abderrahim Houmy, patron des Eaux et Forêts marocaines, et Éléonore Caroit, ministre française déléguée à la Francophonie, a des allures de partenariat gagnant-gagnant. Trente ans de coopération, des projets concrets, une vision commune face au changement climatique… Sur le papier, tout est parfait.

Pourtant, derrière les discours officiels, se cache une réalité plus complexe. Le Maroc, avec ses 9 millions d’hectares de forêts, est un acteur clé de la lutte contre la désertification en Afrique du Nord. Mais ces dernières années, la pression humaine et les sécheresses répétées ont fragilisé ces écosystèmes. Les incendies de 2022, qui ont ravagé plus de 20 000 hectares, ont servi d’électrochoc. Depuis, Rabat mise sur la coopération internationale pour moderniser sa gestion forestière.

La France, elle, y voit une opportunité. Avec ses experts et ses financements, elle renforce son influence dans un secteur stratégique. "Un partenariat ancien, structuré et diversifié", selon les termes de la délégation française. Traduction : Paris ne veut pas lâcher prise sur un allié historique, surtout à l’heure où l’Algérie et la Turquie multiplient les offres de coopération.

Reste une question : cette aide est-elle désintéressée ? Les ONG environnementales marocaines rappellent que la France a longtemps exploité les ressources naturelles du pays pendant la période coloniale. Aujourd’hui, elle revient avec des solutions "clés en main" – mais qui servent aussi ses propres intérêts géopolitiques.


Conseil national de la presse : une réforme pour museler ou moderniser ?

La Chambre des représentants a adopté, à une large majorité, le projet de loi réorganisant le Conseil national de la presse (CNP). Officiellement, il s’agit de "mettre en conformité" le CNP après une décision de la Cour constitutionnelle. Dans les faits, cette réforme divise profondément le paysage médiatique marocain.

Pour le gouvernement, c’est une avancée. Le ministre de la Culture, Mohamed Mehdi Bensaïd, y voit "une étape cruciale pour la modernisation du secteur". Le texte prévoit une meilleure représentation des journalistes et une plus grande transparence dans le fonctionnement du CNP. Mais pour les syndicats de la presse, c’est une manœuvre pour contrôler davantage les médias.

Le timing est révélateur. Cette réforme intervient alors que la liberté de la presse au Maroc est régulièrement pointée du doigt par les ONG internationales. Reporters sans frontières classe le pays à la 144e place sur 180 dans son dernier rapport. "On nous promet plus d’indépendance, mais en réalité, le pouvoir garde la main sur les nominations", dénonce un journaliste sous couvert d’anonymat.

Le CNP, censé réguler le secteur, a souvent été critiqué pour son manque de crédibilité. Avec cette réforme, le gouvernement tente de redorer son blason. Mais dans un contexte où les médias indépendants peinent à survivre, la méfiance reste de mise.


African Lion 2026 : quand l’humanitaire cache la guerre

L’exercice militaire African Lion 2026, mené conjointement par le Maroc et les États-Unis, ne se limite pas à des manœuvres sur le terrain. Cette année, les FAR ont déployé un hôpital médico-chirurgical de campagne à Taroudant, offrant des soins gratuits à la population locale. Une opération humanitaire qui tombe à point nommé, alors que les tensions régionales s’intensifient.

Sur le papier, c’est une belle initiative. Plus de 250 professionnels de santé, marocains et américains, soignent gratuitement les habitants des zones rurales. "C’est une première dans la région, et ça montre l’engagement des FAR envers les citoyens", se félicite un officier présent sur place.

Mais derrière cette vitrine humanitaire, se cache une réalité plus sombre. African Lion est avant tout un exercice militaire de grande envergure, conçu pour préparer les troupes à des conflits de haute intensité. Avec la montée des tensions au Sahel et la guerre qui fait rage au Moyen-Orient, le Maroc se positionne comme un partenaire clé des États-Unis dans la région.

Pour Washington, c’est l’occasion de renforcer son influence en Afrique du Nord, face à la Russie et à la Chine. Pour Rabat, c’est une façon de montrer sa puissance militaire, tout en soignant son image auprès de la population. "L’humanitaire, c’est le soft power des armées modernes", résume un analyste géopolitique.


Ce qu’il faut retenir

  1. Marrakech étouffe : La crise des déchets révèle les failles de la gouvernance locale. Entre négligence et priorités mal placées, la ville paie le prix de son attractivité touristique.
  2. Forêts : un partenariat sous influence : La coopération avec la France est une nécessité, mais elle ne doit pas se faire au détriment de la souveraineté environnementale du Maroc.
  3. Presse : une réforme qui divise : Le CNP est-il en train de se moderniser, ou de se soumettre un peu plus au pouvoir ? La question reste ouverte.
  4. African Lion : l’humanitaire au service du militaire : Derrière les soins gratuits, se cache une stratégie géopolitique bien rodée.

Le Maroc avance, mais à quel prix ? Entre urgence environnementale, enjeux culturels et calculs géopolitiques, les choix d’aujourd’hui dessineront le visage du pays pour les décennies à venir.