Maroc-Colombie : une relation stratégique à l'épreuve des tensions régionales
Le Maroc et la Colombie cherchent à relancer leur coopération après des années de distance diplomatique. Entre enjeux économiques et positionnement géopolitique, Rabat mise sur Bogota pour renforcer sa présence en Amérique latine.
Une amitié diplomatique à réactiver
Les relations entre le Maroc et la Colombie, établies il y a près d’un demi-siècle, traversent une phase de réchauffement après des années de ralentissement. L’ambassadrice du Maroc en Colombie, Farida Loudaya, a souligné jeudi, lors d’une réception marquant le 27e anniversaire de l’accession de Mohammed VI au trône, que cette relation historique constituait une « base solide » pour une nouvelle dynamique. Une déclaration qui intervient dans un contexte où les deux pays semblent déterminés à dépasser les divergences passées, notamment sur la question du Sahara occidental.
Si les échanges commerciaux restent modestes – avec un volume d’échanges bilatéraux ne dépassant pas 100 millions de dollars en 2025 selon les données de la Banque mondiale –, les opportunités sont réelles. La Colombie, sixième économie d’Amérique latine, représente un marché potentiel pour les exportations marocaines, notamment dans les secteurs de l’agroalimentaire, des phosphates et des énergies renouvelables. À l’inverse, le Maroc pourrait servir de porte d’entrée vers l’Afrique pour les entreprises colombiennes, dans un continent où Rabat a considérablement renforcé son influence ces dernières années.
Un positionnement géopolitique sous tension
Cette relance diplomatique s’inscrit dans un contexte régional complexe. Le Maroc, qui a obtenu en 2020 la reconnaissance par les États-Unis de sa souveraineté sur le Sahara occidental, cherche à consolider ses alliances en Amérique latine, où plusieurs pays, dont la Colombie sous l’ancien président Iván Duque, avaient soutenu sa position. Cependant, le retour au pouvoir en 2022 de Gustavo Petro, plus critique envers Rabat, a temporairement freiné cette dynamique.
Pour le Maroc, l’enjeu est double. D’une part, il s’agit de contrer l’influence algérienne en Amérique latine, où Alger a multiplié les partenariats avec des pays comme le Venezuela et Cuba. D’autre part, Rabat mise sur une diplomatie économique pour diversifier ses alliances, alors que ses relations avec l’Europe et les États-Unis restent marquées par des tensions récurrentes, notamment sur les questions migratoires.
La récente crise à Ceuta, où près de 60 000 migrants ont tenté de rejoindre l’enclave espagnole en une seule journée, a rappelé la fragilité des équilibres régionaux. Si Madrid a assuré que l’intégrité de l’espace Schengen était « absolument garantie », la France et l’Italie ont durci leurs contrôles frontaliers, illustrant les répercussions européennes des tensions entre le Maroc et l’Espagne. Dans ce contexte, une alliance renforcée avec la Colombie pourrait offrir à Rabat un levier supplémentaire pour peser dans les négociations avec l’Union européenne.
Quels secteurs pour une coopération renforcée ?
Plusieurs domaines pourraient servir de catalyseurs à ce rapprochement. L’agriculture, d’abord : la Colombie, avec ses vastes terres arables et sa production de café, de bananes et de fleurs, pourrait bénéficier de l’expertise marocaine en matière d’irrigation et de gestion des ressources hydriques, un enjeu crucial dans un contexte de changement climatique. Le Maroc, de son côté, pourrait exporter davantage de produits transformés, comme les conserves de poisson ou les engrais phosphatés.
L’énergie représente un autre axe prometteur. La Colombie, qui dépend encore largement des énergies fossiles, pourrait s’inspirer du modèle marocain en matière d’énergies renouvelables, notamment solaire et éolien. Le royaume, qui vise 52 % de son mix énergétique issu des renouvelables d’ici 2030, a déjà attiré des investissements étrangers dans ce secteur, comme en témoigne le projet Noor Ouarzazate, l’une des plus grandes centrales solaires au monde.
Enfin, la sécurité et la lutte contre le trafic de drogue pourraient constituer un terrain d’entente. La Colombie, premier producteur mondial de cocaïne, et le Maroc, plaque tournante du trafic de haschisch vers l’Europe, partagent des défis communs. Une coopération en matière de renseignement et de lutte contre le crime organisé pourrait émerger, même si les deux pays restent discrets sur ce sujet sensible.
Ce qu’il faut retenir
La relance des relations entre le Maroc et la Colombie ne se limite pas à une simple realpolitik. Elle reflète une stratégie plus large de Rabat pour diversifier ses partenariats et réduire sa dépendance vis-à-vis de ses alliés traditionnels, tout en consolidant son influence en Amérique latine. Si les défis sont nombreux – divergences diplomatiques, concurrence algérienne, instabilité régionale –, les opportunités économiques et géopolitiques pourraient inciter les deux pays à surmonter leurs différences.
Pour le Maroc, l’enjeu est aussi symbolique : démontrer que sa diplomatie, souvent perçue comme centrée sur l’Afrique et l’Europe, peut s’étendre à d’autres continents. Pour la Colombie, ce rapprochement pourrait offrir une porte d’entrée vers l’Afrique, un marché encore peu exploité par les entreprises latino-américaines. Reste à savoir si cette volonté politique se traduira par des actes concrets, au-delà des déclarations d’intention.