Maroc : chômage, carburants, justice — les trois fronts d'une économie sous pression

Le chômage atteint 10,8%, les stocks de carburants masquent des fragilités, et la réforme du CNP divise. Trois signaux qui révèlent les tensions d'une économie en équilibre précaire.

Maroc : chômage, carburants, justice — les trois fronts d'une économie sous pression
Photo de Annie Spratt sur Unsplash

Le chômage marocain : un miroir brisé

10,8%. Ce chiffre, publié par le HCP ce mardi, n’est pas qu’un taux de chômage. C’est le symptôme d’un marché du travail marocain qui se fracture. Les jeunes ? 27,6% au chômage. Les femmes ? 15,8%. Les diplômés ? 18,5%. Derrière ces moyennes, une réalité plus crue : le Maroc compte aujourd’hui 1,3 million de chômeurs, un record depuis 2016.

Mais le vrai problème n’est pas dans les chiffres. Il est dans la méthode. L’EMO 2026, cette nouvelle enquête du HCP, redéfinit ce qu’est un emploi. Fini les activités informelles non rémunérées comptabilisées comme travail. Désormais, seul compte ce qui rapporte. Une révolution statistique qui révèle l’ampleur d’un système où l’emploi formel reste un luxe.

Le gouvernement mise sur les secteurs porteurs – tourisme, énergies renouvelables, automobile. Mais sur le terrain, les promesses peinent à se matérialiser. À Tanger, les usines tournent à plein régime, mais les salaires stagnent. À Casablanca, les startups fleurissent, mais les emplois créés sont précaires. Et dans le rural, où vit encore 40% de la population, l’emploi reste une chimère.

La question n’est plus de savoir si le chômage va baisser. Elle est de savoir combien de temps le Maroc peut tenir avec une jeunesse aussi massivement exclue du marché du travail.


Carburants : l’illusion de la sécurité énergétique

Les stocks sont "suffisants". C’est ce qu’a affirmé Leila Benali devant la Chambre des représentants. Suffisants pour combien de temps ? Assez pour éviter une pénurie cet été ? Assez pour résister à un nouveau choc géopolitique ?

La ministre a raison sur un point : le Maroc a tiré les leçons de la crise de 2022. La réactivation des capacités de stockage de l’ancienne Samir a permis d’augmenter les réserves. Mais cette stabilité apparente cache des fragilités structurelles.

D’abord, le butane et le kérosène. Deux produits essentiels pour les ménages et l’aviation, mais dont les stocks restent "tendus", selon les termes mêmes du ministère. Ensuite, la dépendance aux importations. Le Maroc importe encore 90% de ses besoins en produits pétroliers. Une vulnérabilité qui se paie cash quand les prix flambent, comme en 2022, où le budget de l’État a dû absorber 40 milliards de dirhams de subventions supplémentaires.

Enfin, il y a le non-dit : la transition énergétique. Le Maroc mise sur les renouvelables, mais le pétrole reste roi. Les subventions aux carburants, bien que réduites, pèsent encore lourd dans les finances publiques. Et chaque fois que les prix mondiaux montent, c’est l’État qui compense.

La sécurité énergétique marocaine ressemble à un château de cartes. Solide en apparence, mais prêt à s’effondrer au premier coup de vent.


La presse marocaine dans l’étau

La Chambre des représentants a adopté hier soir le projet de loi réorganisant le Conseil national de la presse (CNP). Officiellement, il s’agit de "mettre en conformité" le CNP avec une décision de la Cour constitutionnelle. En réalité, cette réforme sent la poudre.

70 voix pour, 25 contre. Le clivage est net. D’un côté, le gouvernement, qui présente cette réforme comme une modernisation nécessaire. De l’autre, une partie de la presse et de la société civile, qui y voient une tentative de museler les médias indépendants.

Le texte adopté introduit deux changements majeurs. D’abord, il réduit le nombre de membres du CNP, passant de 15 à 9. Ensuite, il modifie les critères de nomination, donnant plus de poids aux représentants de l’État. Pour les détracteurs, c’est une reprise en main. Pour le ministre Bensaïd, c’est une "professionnalisation" du secteur.

Mais au-delà des débats parlementaires, c’est la réalité du terrain qui inquiète. Au Maroc, la liberté de la presse reste un combat quotidien. Entre les pressions économiques, les poursuites judiciaires et l’autocensure, les médias indépendants survivent plus qu’ils ne prospèrent.

Cette réforme du CNP n’est pas qu’une question de gouvernance. C’est un test pour la démocratie marocaine. Et pour l’instant, le résultat est loin d’être rassurant.


Ce qu’il faut retenir

Le Maroc de mai 2026 est un pays en tension. Trois fronts économiques se dessinent, chacun révélateur des défis structurels du pays.

  1. Le marché du travail : Le chômage n’est pas qu’un chiffre. C’est le reflet d’une économie qui peine à intégrer sa jeunesse. Les réformes statistiques du HCP ne changent pas la réalité : sans emplois stables et bien rémunérés, la stabilité sociale reste fragile.
  2. La sécurité énergétique : Les stocks de carburants sont "suffisants", mais pour combien de temps ? Le Maroc reste dépendant des importations, et chaque crise internationale rappelle cette vulnérabilité. La transition énergétique est une nécessité, pas un choix.
  3. La presse : La réforme du CNP divise, mais elle pose une question plus large : jusqu’où le Maroc est-il prêt à aller pour contrôler son récit médiatique ? Dans un pays où la liberté de la presse est déjà sous pression, cette réforme pourrait bien être un tournant.

Ces trois fronts ne sont pas isolés. Ils sont les symptômes d’une économie en transition, où les vieilles recettes ne fonctionnent plus, et où les nouvelles peinent à émerger. Le Maroc avance, mais à quel prix ?