Maroc : entre chaleur sociale et désert culturel, les signaux qui brûlent

Canicules à répétition, écoles en grève, art étouffé : le Maroc étouffe sous les contradictions. Analyse des fronts invisibles qui menacent sa stabilité.

Maroc : entre chaleur sociale et désert culturel, les signaux qui brûlent
Photo de Zoshua Colah sur Unsplash

Le Maroc suffoque. Pas seulement sous les 40°C annoncés ce dimanche sur les plaines atlantiques, mais sous le poids d’un État qui gère l’urgence climatique comme il gère la culture : en surface, sans toucher aux structures. Pendant que les prévisions météo s’affolent – orages sur le Moyen Atlas, vents violents sur les côtes, brume tenace sur les provinces sahariennes –, d’autres fronts, moins visibles, s’enflamment. Et ce n’est pas le thermomètre qui mesure leur dangerosité.

1. L’école marocaine en surchauffe : quand le manque d’enseignants devient une bombe sociale

À Tamansourt, dans la région de Marrakech, une école préparatoire porte un nom qui sonne comme une provocation : Moulay Abdallah ben Ahsain. Derrière ce patronyme royal se cache une réalité bien moins glorieuse. Depuis des semaines, une professeure de mathématiques, d’arabe et d’histoire-géo est absente. Motif ? Officiellement, "raisons diverses". Officieusement, le système craque. Les parents d’élèves ont alerté le directeur provincial de l’Éducation nationale. Leur lettre, obtenue par Kich24, est un réquisitoire : "Ce manque affecte directement le déroulement des cours et perturbe les élèves à un moment crucial de l’année scolaire."

Le problème n’est pas isolé. Il est systémique. Le Maroc forme des enseignants, mais ne les retient pas. Les concours sont saturés, les salaires stagnent, les conditions de travail se dégradent. Résultat : des classes entières se retrouvent sans profs en pleine période d’examens. À Tamansourt, comme ailleurs, l’État répond par des promesses. Mais sur le terrain, les parents organisent déjà des cours de soutien payants – une privatisation rampante de l’éducation publique, réservée à ceux qui en ont les moyens.

La question n’est plus de savoir si cette crise va exploser, mais quand. Et surtout, : dans les rues, comme en 2019 avec le Hirak, ou dans les urnes, lors des législatives de 2026 ?

2. Marrakech, ville-musée ou ville-piège ? L’urbanisme anarchique étouffe le patrimoine

Les images sont accablantes. À Marrakech, les ruelles de la médina, classées au patrimoine mondial de l’UNESCO, se transforment en parkings sauvages. Des camions de marchandises bloquent les accès, des voitures de tourisme s’entassent devant les riads, et les ambulances, elles, ne passent plus. "On est coupés du monde", témoigne un habitant de Sidi Ayyoub, l’un des quartiers les plus touchés. "En cas d’urgence, il faut porter les malades à dos d’homme."

La mairie, elle, semble paralysée. Les plaintes s’accumulent, les arrêtés municipaux restent lettre morte. Pire : certains élus locaux sont accusés de fermer les yeux en échange de pots-de-vin. Résultat, la médina, poumon touristique du pays, étouffe sous le béton et l’incurie. Et ce n’est pas qu’une question de circulation. C’est une question de survie.

Car derrière l’image carte postale se cache une réalité plus sombre : des bâtiments historiques abandonnés, des fondouks transformés en dépotoirs, des artisans chassés par la spéculation immobilière. Marrakech n’est plus une ville-musée. C’est une ville-piège, où le tourisme de masse asphyxie ceux qui y vivent.

3. Hassan El Fad et le théâtre marocain : quand l’humour devient un acte de résistance

Dans un pays où la satire est souvent perçue comme une menace, Hassan El Fad assume un rôle dangereux : celui de l’artiste qui rit avec son public, mais contre le système. Dans une interview accordée à Hespress, il rappelle une vérité simple, mais explosive : "L’humour n’est pas un divertissement. C’est un outil narratif, une arme théâtrale."

El Fad n’est pas un comique de stand-up. C’est un homme de théâtre, formé aux techniques des Grecs anciens, où la comédie servait à dénoncer les abus du pouvoir. Ses personnages ne font pas rire par hasard. Ils imitent, ils exagèrent, ils révèlent. Et dans un Maroc où la liberté d’expression recule – comme en témoigne le projet de loi 66.23 sur la profession d’avocat, toujours contesté par l’OMDH –, son travail prend une dimension politique.

Pourtant, le théâtre marocain manque cruellement de moyens. Les salles ferment, les subventions se raréfient, et les artistes doivent souvent choisir entre l’exil et la censure. El Fad, lui, résiste. Mais jusqu’à quand ? Dans un pays où l’art est de plus en plus instrumentalisé – entre soft power diplomatique et divertissement touristique –, son combat est aussi celui d’une culture qui refuse de se laisser étouffer.

4. La météo, miroir des fractures marocaines

Ce dimanche, le Maroc sera coupé en deux. À l’Ouest de l’Atlas, la chaleur écrasera les plaines. À l’Est, des orages éclateront sur l’Oriental. Entre les deux, le désert, où les températures frôleront les 45°C. Cette carte météorologique est aussi une métaphore du pays : des régions oubliées, des infrastructures inadaptées, et un État qui gère les crises au jour le jour, sans vision long terme.

Les éleveurs de Kalaat Sraghna, déjà frappés par la sécheresse, savent que ces canicules à répétition ne sont pas une fatalité. Ils savent aussi que les aides promises tardent à arriver. Pendant ce temps, à Rabat, on cartographie les exploitations agricoles pour mieux les contrôler – un Registre national agricole (RNA) présenté comme une avancée, mais qui, dans les faits, risque de marginaliser encore davantage les petits paysans.

La météo n’est pas qu’une question de degrés. C’est une question de justice sociale. Et au Maroc, comme ailleurs, le réchauffement climatique creuse les inégalités.


Ce qu’il faut retenir :

  • L’école marocaine est en grève froide. Le manque d’enseignants n’est pas un problème logistique, mais un symptôme d’un système à bout de souffle. La prochaine crise sociale pourrait bien venir des salles de classe.
  • Marrakech étouffe sous le tourisme. La médina, patrimoine de l’humanité, est en train de devenir une zone de non-droit. Et personne ne semble capable – ou désireux – d’agir.
  • L’humour est une arme. Hassan El Fad le rappelle : au Maroc, rire, c’est déjà résister. Mais la culture, elle, manque cruellement d’oxygène.
  • La météo n’est pas neutre. Canicules, orages, vents violents : ces phénomènes extrêmes révèlent les failles d’un État qui gère l’urgence, mais ne prépare pas l’avenir.

Le Maroc brûle. Pas seulement sous le soleil. Sous le poids de ses contradictions. Et les signaux d’alerte, eux, clignotent en rouge.