Maroc : chaleur, déchets et lois, les trois fronts d'une société en ébullition

Canicule à 48°C, gestion des déchets en crise et réforme de la profession d'avocat : le Maroc affronte une convergence de défis sociaux et environnementaux qui révèlent les limites de l'État.

Maroc : chaleur, déchets et lois, les trois fronts d'une société en ébullition
Photo de Philip Strong sur Unsplash

Quand la canicule révèle l'État face à ses territoires

48°C dans le Souss. 32°C la nuit à Ouarzazate. Des orages violents sur l’Atlas alors que Tanger étouffe sous des rafales à 60 km/h. Les prévisions météorologiques pour ce 3 juillet 2026 ne sont pas une simple carte des températures – elles dessinent une géographie des inégalités. À l’Est et au Sud, les provinces sahariennes subissent une chaleur qui n’est plus une exception saisonnière, mais une nouvelle norme. Au Nord, les nuages bas et les bruines rappellent que le Maroc reste un pays de contrastes… et que l’État n’a pas les mêmes réponses selon les latitudes.

La Direction générale de la météorologie alerte : cette canicule n’est pas un épisode isolé, mais le symptôme d’un dérèglement qui s’installe. Pourtant, dans les zones les plus touchées, les infrastructures peinent à suivre. Pas de centres climatisés accessibles à tous, pas de plans d’urgence adaptés aux populations précaires. Les 10°C relevés dans le Rif contrastent avec les 32°C nocturnes du Souss – une fracture thermique qui en dit long sur les priorités territoriales. Quand la chaleur devient une question de survie, l’absence de politique publique cohérente se mesure en degrés… et en vies.


Déchets : quand l’État abandonne ses communes

À Tamaslouht, près de Marrakech, les habitants vivent au milieu des ordures. Pas par négligence, mais parce que la commune a transformé des points de collecte temporaires en décharges à ciel ouvert. La benne municipale passe, charge les déchets… et les dépose quelques centaines de mètres plus loin, en attendant un hypothétique transfert vers un site officiel. Résultat : des montagnes de détritus, des odeurs insupportables, et une population qui s’organise pour dénoncer ce qu’elle considère comme un abandon.

Le problème n’est pas nouveau, mais il s’aggrave. Les communes, souvent sous-financées, peinent à gérer des volumes de déchets en constante augmentation. Les contrats avec les entreprises de collecte sont soit inexistants, soit mal exécutés. Et quand l’État central légifère – comme avec la loi sur la gestion des déchets de 2023 –, les décrets d’application tardent à arriver. Pendant ce temps, les décharges sauvages se multiplient, transformant des quartiers entiers en zones insalubres.

Ce qui se joue à Tamaslouht est un révélateur : le Maroc a les lois, mais pas les moyens – ou la volonté – de les appliquer. La gestion des déchets est devenue un marqueur des fractures territoriales. Dans les grandes villes, les éboueurs passent régulièrement. Dans les périphéries et les zones rurales, on improvise. Et quand la canicule s’en mêle, les risques sanitaires explosent.


Avocats : une réforme qui divise la profession

La Chambre des représentants a tranché : l’accès à la profession d’avocat sera désormais limité aux moins de 45 ans. Une décision qui a provoqué un tollé dans le milieu juridique, où l’on dénonce une mesure arbitraire, discriminatoire, et surtout, inefficace pour résoudre les vrais problèmes de la profession.

Le projet de loi 66.23, censé moderniser l’organisation des avocats, a été amendé dans un sens restrictif. Les députés ont rétabli la limite d’âge, tout en ouvrant la profession aux diplômés des facultés de charia – une concession qui n’a pas suffi à calmer les critiques. Pour les jeunes avocats, cette limite est une barrière supplémentaire dans un marché déjà saturé. Pour les plus expérimentés, c’est une remise en cause de leur légitimité.

Mais au-delà des clivages générationnels, c’est la méthode qui interroge. Pourquoi une telle réforme, adoptée sans véritable concertation avec les principaux concernés ? Pourquoi des mesures aussi symboliques, alors que la profession réclame avant tout une meilleure régulation des honoraires, une lutte contre les cabinets fantômes, et un accès plus équitable à la justice ?

Le gouvernement justifie cette limite d’âge par la nécessité de rajeunir la profession. Mais dans un pays où l’expérience compte autant que le diplôme, cette logique purement administrative risque de priver les justiciables d’avocats compétents… tout en laissant intactes les véritables dysfonctionnements du système.


Ce qu’il faut retenir

  1. La canicule n’est plus un phénomène météorologique, mais un révélateur des inégalités territoriales. Les 48°C du Souss ne sont pas vécus de la même manière que les 28°C de Rabat. Et l’État, en l’absence de politiques publiques adaptées, laisse ces fractures s’aggraver.
  2. La gestion des déchets est devenue un symbole de l’abandon des communes. Quand une benne municipale se transforme en décharge sauvage, c’est toute la chaîne de responsabilité qui est en cause – des élus locaux à l’État central.
  3. Les réformes juridiques se font souvent sans les principaux concernés. La limite d’âge pour les avocats est un exemple parmi d’autres : des lois adoptées dans l’urgence, sans concertation, et qui risquent de créer plus de problèmes qu’elles n’en résolvent.
  4. Le Maroc est en ébullition sur trois fronts à la fois : climatique, sanitaire et juridique. Et dans les trois cas, c’est la même question qui se pose : l’État a-t-il les moyens – et la volonté – de protéger tous ses citoyens, ou seulement ceux des grandes villes ?