Économie marocaine : le pari risqué du capital humain
Enseignement agricole, élections législatives 2026, financement culturel : l'économie marocaine joue son avenir sur trois fronts cruciaux cette semaine.
Trois annonces, trois fronts, une même question taraudante : où va l'argent au Maroc, et au profit de quels chantiers ? Cette fin de semaine ne livre pas de chiffres macro spectaculaires, mais dessine une économie qui mise — ou hésite à miser — sur ses ressources les moins photogéniques : les compétences, les institutions et la création.
Pourquoi l'enseignement agricole devient-il stratégique ?
À Meknès, en marge du 18e Salon International de l'Agriculture, le ministre de l'Agriculture Ahmed El Bouari a appelé samedi à ériger l'enseignement agricole en « levier de transformation pour une agriculture moderne, résiliente, inclusive et créatrice de valeur ajoutée ». La phrase n'est pas anodine. Elle reconnaît, en creux, que les plans nationaux successifs se heurtent à un goulot d'étranglement rarement nommé : le capital humain qualifié.
Le diagnostic est limpide. Le pays affiche des ambitions de transition agricole — moins d'eau, plus de valeur ajoutée, des filières structurées — mais n'a jamais accompagné ce virage d'un effort équivalent sur la formation des ingénieurs, techniciens et conseillers de terrain. Le ministre l'a dit lors d'une rencontre dédiée à l'enseignement supérieur et la formation professionnelle agricoles, en présentant la mission comme une « offre de perspectives à la jeunesse ». Le mot compte. Dans un Maroc où la sécheresse pèse sur les rendements et où l'exode rural reste massif, faire de l'école agricole un projet d'avenir, ce n'est plus un slogan : c'est une condition de viabilité. Reste l'épreuve du budget. L'intention politique se mesure à la ligne budgétaire qui la traduit. On la jugera au PLF.
Élections législatives 2026 : la machine économique s'enclenche
La Commission spéciale d'accréditation des observateurs des élections a annoncé le lancement de l'opération de dépôt des candidatures pour le scrutin du 23 septembre 2026. Sous présidence d'Amina Bouayach, présidente du CNDH, la procédure s'appuie sur les articles 11 et 161 de la Constitution, la loi 30.11 sur l'observation indépendante des élections et la loi 76.15 réorganisant le CNDH.
L'aspect procédural masque l'enjeu réel. Une législature, ce sont cinq années d'arbitrages : fiscalité, code du travail, code des investissements, subventions, dépense sociale, plans sectoriels. À cinq mois de l'échéance, les acteurs économiques entrent dans la zone grise — celle où les décisions stratégiques se reportent en attendant la couleur du prochain Parlement. Les patronats observent. Les bailleurs internationaux aussi. La présence d'observateurs indépendants n'est pas un détail diplomatique : c'est le minimum requis pour qu'un scrutin envoie un signal crédible aux marchés et aux partenaires bilatéraux. Le Maroc a tout intérêt à soigner cette photographie. Le calendrier le sait. Les capitaux aussi.
La création culturelle peut-elle vivre sans financement structuré ?
Médias24 rapporte que la série Maroc-Algérie d'Aji-Tfham, portée par Swinga, repart pour un nouvel épisode trois ans après son premier succès. Budget annoncé : 1,5 million de dirhams, financé en partie par le public via une équipe en reconstruction. Le détail mérite qu'on s'y arrête.
À cette échelle, on parle d'une production audiovisuelle low-cost. À l'échelle marocaine, c'est révélateur d'un secteur où les opérateurs privés mobilisent leur communauté faute d'enveloppes publiques structurées. L'industrie créative reste un parent pauvre des stratégies économiques nationales, alors même que le rayonnement culturel figure dans tous les discours sur le soft power. Le crowdfunding n'est pas un supplément d'âme : c'est le palliatif d'un sous-investissement chronique. Une série qui parle du Maroc et de l'Algérie — sujet à la fois sensible et porteur — devrait pouvoir attirer autre chose que la générosité de quelques milliers d'abonnés. Que la mécanique fonctionne tient au talent des équipes. Qu'elle doive systématiquement passer par là interroge sur la stratégie publique.
Ce qu'il faut retenir
- Agriculture : Ahmed El Bouari place le capital humain au cœur du discours. Le diagnostic est posé. Les moyens, eux, restent à arbitrer.
- Élections du 23 septembre 2026 : la procédure d'accréditation des observateurs s'ouvre. Les arbitrages budgétaires de la prochaine législature commencent maintenant — pour les acteurs économiques, la fenêtre de visibilité se referme.
- Industrie créative : 1,5 million de dirhams levés en partie auprès du public pour relancer une série phare. La débrouille fonctionne ; elle ne tient pas lieu de politique culturelle.
Trois dossiers, une même mécanique : le Maroc reconnaît ses chantiers structurels, les nomme, mais peine encore à y allouer les ressources que ses ambitions exigent. La question n'est pas « peut-on faire ? ». Elle est « combien y met-on, et quand ? ».