Maroc sous 48°C : quand la chaleur révèle l'État des priorités culturelles
Sous 48°C, le Maroc affronte une crise climatique qui expose ses choix culturels et environnementaux. Entre transition énergétique et urgences sociales, où sont les vraies priorités ?
Le Maroc étouffe. Ce lundi 29 juin 2026, les thermomètres flirtent avec les 48°C dans le Sud, tandis que des orages violents s’abattent sur l’Atlas. La météo n’est plus un sujet de conversation : c’est un révélateur. Elle expose, avec une cruauté méthodique, les priorités d’un État tiraillé entre l’urgence climatique et les calculs politiques. Et cette fois, ce n’est pas le Mondial qui monopolise l’attention – mais bien ce que le pays choisit de protéger, ou d’abandonner, sous la canicule.
Transition énergétique : le Maroc, champion africain… sur le papier ?
Le dernier rapport Tracking SDG7 de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) place le Maroc en tête des pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient pour sa transition énergétique. Les bailleurs internationaux s’arrachent les projets marocains, et les chiffres sont flatteurs : 40 % d’électricité renouvelable dans le mix énergétique, des investissements record dans l’éolien et le solaire, et une attractivité qui fait pâlir d’envie les voisins algériens ou tunisiens.
Pourtant, derrière ces performances, une question persiste : où est passé l’argent ? Les projets pharaoniques comme Noor Ouarzazate ou le complexe éolien de Tarfaya masquent mal les retards dans les infrastructures locales. Dans les provinces du Sud, des villages entiers dépendent encore de groupes électrogènes vétustes, tandis que les coupures d’électricité se multiplient lors des pics de chaleur. Selon la Direction générale de la météorologie, les températures minimales atteindront 32°C dans certaines zones – des conditions qui transforment les nuits en enfer pour les populations sans climatisation, et sans accès fiable à l’électricité.
La transition énergétique marocaine ressemble à une vitrine : brillante pour les investisseurs étrangers, mais inégale pour ceux qui en ont le plus besoin. Le rapport de l’AIE le souligne d’ailleurs sans détour : "Les progrès en matière d’accès à l’électricité ne doivent pas occulter les disparités territoriales." Une façon polie de dire que le Maroc soigne son image, mais néglige ses oubliés.
Patrimoine culturel : quand la chaleur efface l’histoire
Sous 45°C, les pierres suent. Les médinas de Fès et Marrakech, classées au patrimoine mondial de l’UNESCO, subissent de plein fouet les effets du réchauffement climatique. Les murs en pisé s’effritent, les fondations des maisons anciennes se fissurent, et les artisans, déjà fragilisés par la crise du tourisme post-pandémie, voient leur savoir-faire menacé par des conditions de travail de plus en plus hostiles.
À Essaouira, les remparts portugais, érodés par l’humidité et les vents salins, résistent mal aux tempêtes de sable qui se multiplient. Pourtant, les budgets alloués à la restauration du patrimoine restent dérisoires comparés aux sommes englouties dans les grands projets urbains – comme les fan zones éphémères du Mondial 2026, qui ont coûté des millions de dirhams pour quelques semaines de spectacle.
Le paradoxe est cruel : le Maroc mise sur son soft power culturel pour attirer les touristes et les investisseurs, mais il laisse son patrimoine se dégrader sous ses yeux. Comme si l’histoire du pays n’était qu’un décor, et non un héritage à préserver.
Gouvernance locale : les oubliés de la canicule
À Marrakech, un scandale sanitaire a éclaté la semaine dernière. Un épicier du quartier de Daoudiate vendait des denrées avariées dans des conditions d’hygiène déplorables : rats, vers, et une odeur pestilentielle qui s’échappait de son local. Les autorités sont intervenues… après qu’un habitant a posté une vidéo sur les réseaux sociaux. Le Forum marocain des droits de l’homme a dénoncé "un abandon des territoires" et pointé du doigt l’inaction des services municipaux.
Ce cas n’est pas isolé. Dans le Rif, des villages entiers manquent d’eau potable, tandis que les projets de dessalement d’eau de mer, annoncés en grande pompe, tardent à se concrétiser. À Agadir, les déchets s’accumulent dans les rues, faute de ramassage régulier – un problème aggravé par les températures qui accélèrent la décomposition des ordures.
La canicule agit comme un amplificateur des fractures territoriales. Elle révèle une gouvernance à deux vitesses : d’un côté, les métropoles et les zones touristiques, où les moyens sont concentrés ; de l’autre, les périphéries et les campagnes, où les services publics brillent par leur absence. Le Fonds d’équipement communal (FEC), censé financer les infrastructures locales, est régulièrement critiqué pour son manque de transparence et son inefficacité. Comme si l’État avait oublié que la résilience climatique se joue aussi – et surtout – au niveau des communes.
Ce qu’il faut retenir : la culture et l’environnement, parents pauvres des priorités ?
Le Maroc est à la croisée des chemins. D’un côté, il affiche des ambitions louables : transition énergétique, préservation du patrimoine, résilience climatique. De l’autre, il peine à traduire ces promesses en actions concrètes pour les populations les plus vulnérables.
La canicule de ce 29 juin 2026 n’est pas qu’un épisode météorologique. C’est un miroir tendu à l’État marocain. Elle montre que les choix politiques ne sont pas neutres : chaque dirham investi dans un projet pharaonique est un dirham qui manque ailleurs. Chaque médina laissée à l’abandon est un pan de l’histoire qui s’effrite. Chaque village sans eau ni électricité est une preuve que le développement durable reste, pour beaucoup, une chimère.
Le Mondial 2026, les grands discours sur le soft power, les partenariats internationaux… Tout cela compte. Mais quand la température dépasse les 45°C, ce sont les réalités locales qui prennent le dessus. Et aujourd’hui, ces réalités sont accablantes. Le Maroc peut-il se permettre de continuer à jouer sur deux tableaux ? La réponse, sous cette chaleur étouffante, semble de plus en plus évidente.