Maroc 2026 : la Bourse monte, l’industrie trébuche – le grand écart qui interroge

La Bourse de Casablanca affiche une santé insolente, portée par les géants cotés et les promesses étrangères. Pendant ce temps, l’industrie marocaine voit son activité reculer. Derrière ce paradoxe se joue l’avenir économique du pays – et les choix de ses élites.

Maroc 2026 : la Bourse monte, l’industrie trébuche – le grand écart qui interroge
Photo de Ivan Aleksic sur Unsplash

Pourquoi la Bourse de Casablanca sourit quand l’industrie marocaine tousse

Le MASI a clôturé vendredi sur une hausse de 0,96 %. Un chiffre modeste, mais qui s’inscrit dans une tendance lourde : depuis le début de l’année, l’indice phare de la place casablancaise a gagné près de 12 %. À l’autre bout du spectre, l’enquête mensuelle de Bank Al-Maghrib (BAM) révèle une baisse généralisée de l’activité industrielle en mai. Production en berne, ventes en recul, taux d’utilisation des capacités à 77 % – un niveau qui rappelle les creux de 2020. Comment expliquer ce grand écart ? Et surtout, que dit-il des priorités économiques du Maroc en 2026 ?


La Bourse, vitrine d’une économie qui mise sur l’étranger

1. Les stars cotées profitent des vents porteurs

Les indices sectoriels racontent une histoire claire : ce sont les grandes capitalisations, souvent tournées vers l’export ou les partenariats internationaux, qui tirent la performance. Le MASI ESG, qui regroupe les entreprises les mieux notées en matière environnementale, sociale et de gouvernance, affiche une progression de 1,12 % vendredi – et de 18 % depuis janvier. Parmi ses poids lourds, on trouve des groupes comme OCP, Attijariwafa Bank ou Maroc Telecom, tous engagés dans des stratégies d’expansion africaine ou de transition énergétique.

Le Japon, par exemple, ne s’y trompe pas. Dans sa stratégie commerciale 2026, le ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie (METI) cite explicitement le Maroc comme « base automobile vers l’Europe ». Un positionnement qui s’appuie sur le mémorandum signé en novembre 2024, et qui explique en partie l’appétit des investisseurs pour les valeurs industrielles cotées – même si, ironie du sort, l’industrie locale peine à suivre.

2. L’effet Mawazine : quand la culture devient un actif économique

Avec 3,6 millions de festivaliers pour son édition 2026, Mawazine confirme son statut de locomotive touristique et médiatique. Mais au-delà des chiffres, le festival illustre une réalité plus profonde : le Maroc a fait le pari d’une économie de l’image et de l’événementiel, où les retombées ne se mesurent pas seulement en recettes directes, mais en attractivité pour les investisseurs.

La Bourse reflète cette dynamique. Les entreprises du secteur des loisirs et de la communication, souvent liées à des groupes cotés, voient leur valorisation progresser. Jazzablanca, avec son ouverture en grande pompe et la venue de Robbie Williams, s’inscrit dans la même logique : créer des rendez-vous qui ancrent le Maroc dans le paysage culturel mondial – et, accessoirement, qui rassurent les marchés sur la stabilité et l’ouverture du pays.

3. Les promesses politiques, ou l’art de séduire les marchés

Le Rassemblement National des Indépendants (RNI) a dévoilé son programme pour 2026-2031. Au menu : aides indexées, crédit d’impôt, et la promesse d’un million d’emplois d’ici cinq ans. Des mesures qui, si elles étaient appliquées, bénéficieraient directement aux entreprises cotées – celles-là mêmes qui emploient une part croissante des salariés formels du pays.

Le parti au pouvoir mise sur un discours pro-business, avec une focalisation sur les grands projets structurants (eau, énergie, santé) et une volonté affichée de ramener le chômage sous les 9 %. Pour la Bourse, c’est une musique familière : les investisseurs aiment les programmes qui promettent de la visibilité et des incitations fiscales. Quitte à ce que ces promesses restent, pour l’instant, des déclarations d’intention.


L’industrie, parent pauvre d’un modèle à deux vitesses

1. Un recul généralisé, des branches en souffrance

L’enquête de BAM est sans appel : en mai 2026, la production industrielle a baissé dans presque tous les secteurs. Seule l’agroalimentaire a résisté, avec une stagnation. Les ventes ont reculé sur les marchés local et étranger, et les carnets de commandes se situent « à un niveau inférieur à la normale » dans toutes les branches, à l’exception de l’agroalimentaire.

Ce qui frappe, c’est l’ampleur du phénomène. Le textile et le cuir, la chimie et la parachimie, la mécanique et la métallurgie – tous sont touchés. Même les secteurs qui avaient bénéficié des relocalisations post-Covid semblent marquer le pas. Le taux d’utilisation des capacités à 77 % est un signal d’alerte : il signifie que près d’un quart des outils de production sont inutilisés, faute de demande ou de compétitivité.

2. L’agriculture, seul îlot de résistance – mais pour combien de temps ?

L’agroalimentaire fait figure d’exception, avec une production stable et des commandes en hausse. Un répit qui s’explique en partie par les investissements publics dans l’irrigation, comme en témoigne le projet « Résilience et durabilité de l’irrigation » financé par la Banque mondiale. L’Office national du Conseil agricole doit déployer un système d’avertissement combinant irrigation et alertes phytosanitaires pour 7 100 bénéficiaires du périmètre du Loukkos.

Mais cette résilience a ses limites. D’abord, parce que l’agroalimentaire reste dépendant des aléas climatiques – et avec des températures attendues jusqu’à 46 °C dans plusieurs provinces, les prochains mois pourraient être difficiles. Ensuite, parce que le secteur est de plus en plus concurrencé par les importations, notamment européennes, qui profitent de coûts de production inférieurs.

3. ReliX : une lueur d’espoir dans un paysage morose ?

Le lancement de ReliX, un concept de fiabilité industrielle développé par le Cluster Maintenance 4.0, pourrait être un signe de renouveau. Porté par des acteurs publics, privés et académiques, ce projet vise à moderniser les pratiques de maintenance grâce à l’intelligence artificielle et à la data. Une ambition affichée : faire du Maroc un hub de référence pour l’Afrique.

Pourtant, ReliX arrive dans un contexte difficile. Les industriels marocains peinent à adopter les technologies 4.0, faute de moyens ou de compétences. Et si le projet mise sur une « démarche conçue au Maroc », il reste à prouver qu’il pourra s’imposer face à la concurrence internationale – notamment européenne et asiatique.


Le grand écart : symptôme d’un modèle économique à repenser

1. Une économie de rente vs. une économie productive

La performance de la Bourse et le recul de l’industrie illustrent une fracture structurelle : d’un côté, une économie de rente, portée par les grands groupes, les investissements étrangers et les secteurs à forte visibilité (tourisme, énergie, finance) ; de l’autre, une économie productive qui peine à suivre, faute d’investissements, de compétitivité et de soutien public.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Les 20 valeurs les plus liquides du MASI 20 représentent à elles seules près de 70 % de la capitalisation boursière. Autrement dit, la santé de la Bourse dépend d’une poignée d’entreprises, souvent tournées vers l’export ou les partenariats internationaux. Pendant ce temps, les PME industrielles, qui emploient la majorité des salariés du secteur, voient leur activité reculer.

2. L’attractivité étrangère, une bénédiction à double tranchant

Le Maroc a réussi à se positionner comme une plateforme attractive pour les investisseurs étrangers. Le Japon, les États-Unis, l’Europe – tous voient dans le pays un hub stratégique, que ce soit pour l’automobile, les énergies renouvelables ou les minerais critiques. La rencontre organisée par la MAP à Washington, qui a mis en avant une « alliance stratégique » avec les États-Unis, en est la dernière illustration.

Mais cette attractivité a un prix. En misant sur les grands projets et les partenariats internationaux, le Maroc risque de négliger son tissu industriel local. Les PME, qui représentent 95 % des entreprises du pays, peinent à accéder aux financements et aux marchés. Et quand elles y parviennent, c’est souvent au prix d’une concurrence faussée par les avantages accordés aux investisseurs étrangers.

3. La question des choix politiques : qui profite des réformes ?

Le programme du RNI pour 2026-2031 promet un million d’emplois et un chômage sous les 9 %. Des objectifs ambitieux, mais qui reposent en grande partie sur les grands groupes et les investissements étrangers. Or, l’enquête de BAM montre que l’industrie, principal pourvoyeur d’emplois formels, est en difficulté.

La question se pose donc : les réformes annoncées bénéficieront-elles vraiment aux PME et aux salariés du secteur productif ? Ou continueront-elles à privilégier les grands groupes cotés, au risque d’aggraver les inégalités économiques ?


Ce que cache la hausse du MASI : une économie en quête de sens

1. La Bourse, miroir des attentes – et des illusions

La hausse du MASI n’est pas seulement le reflet d’une économie en bonne santé. Elle traduit aussi les attentes des investisseurs, qui parient sur la stabilité politique, les réformes structurelles et l’attractivité du Maroc. Mais ces attentes peuvent être déconnectées de la réalité économique du pays.

Prenons l’exemple du MASI ESG. Son succès reflète une tendance mondiale : les investisseurs privilégient les entreprises « vertueuses ». Mais au Maroc, comme ailleurs, les critères ESG sont souvent plus marketing que réels. Combien d’entreprises cotées ont vraiment intégré la durabilité dans leur modèle économique ? Et combien se contentent de greenwashing pour attirer les capitaux ?

2. L’industrie, victime collatérale d’un modèle déséquilibré

Le recul de l’industrie n’est pas une fatalité. Il est le résultat de choix politiques et économiques qui ont privilégié les grands projets et les investissements étrangers au détriment du tissu productif local. Les PME industrielles manquent de financements, de compétences et de soutien public. Et quand elles parviennent à se moderniser, comme avec le projet ReliX, c’est souvent grâce à des initiatives privées ou académiques – pas à une stratégie nationale cohérente.

3. Vers une économie à deux vitesses ?

Le risque, à terme, est de voir émerger une économie à deux vitesses : d’un côté, une poignée de grands groupes cotés, tournés vers l’export et les partenariats internationaux ; de l’autre, un tissu industriel local fragilisé, incapable de créer suffisamment d’emplois et de richesse.

Cette fracture n’est pas seulement économique. Elle est aussi sociale. Les grands groupes emploient une minorité de salariés, souvent qualifiés et bien payés. Les PME industrielles, elles, emploient une majorité de travailleurs, souvent précaires et peu formés. Si cette tendance se poursuit, le Maroc pourrait voir ses inégalités se creuser – avec toutes les conséquences politiques et sociales que cela implique.


Conclusion (sans le dire) : le Maroc à la croisée des chemins

La Bourse de Casablanca et l’industrie marocaine racontent deux histoires différentes. La première est celle d’un pays qui a su séduire les investisseurs étrangers et se positionner comme un hub régional. La seconde est celle d’un tissu productif local qui peine à suivre, faute de soutien et de compétitivité.

Le défi pour le Maroc, en 2026, est de réconcilier ces deux réalités. Cela passera par des choix politiques clairs : faut-il continuer à miser sur les grands projets et les investissements étrangers, au risque de négliger les PME ? Ou faut-il repenser le modèle économique pour soutenir l’industrie locale et créer des emplois durables ?

Une chose est sûre : la hausse du MASI ne suffira pas à masquer les difficultés de l’économie réelle. Et si le Maroc veut éviter une fracture sociale et économique, il devra trouver un équilibre entre attractivité internationale et développement local. Un équilibre qui, aujourd’hui, reste à inventer.