Maroc-Andalousie : la fin d’un programme d’arabe qui interroge les équilibres méditerranéens
L’Andalousie met fin au Programme de langue arabe et culture marocaine en 2027, actant la disparition d’un accord culturel de 1980. Un tournant qui reflète les tensions politiques espagnoles et les enjeux de soft power en Méditerranée.
Le gouvernement andalou a annoncé la fin du Programme de langue arabe et de culture marocaine (PLACM) à partir de la rentrée 2027-2028, mettant un terme à près de quarante ans de coopération éducative entre le Maroc et l’Espagne. Cette décision, actée dans le cadre d’un accord politique entre le Parti populaire (PP) et Vox, marque un tournant dans les relations culturelles entre les deux rives de la Méditerranée. Elle intervient dans un contexte où les équilibres géopolitiques régionaux sont de plus en plus influencés par les dynamiques internes des pays européens, notamment en matière d’immigration et d’identité nationale.
Un programme né d’un accord historique
Le PLACM, créé en 1985, était le fruit d’un accord de coopération culturelle signé entre le Maroc et l’Espagne en 1980. Il permettait aux élèves d’origine marocaine – mais aussi à tout élève intéressé – de suivre des cours d’arabe et de culture marocaine en dehors du cursus scolaire classique. Ce dispositif, unique en son genre en Europe, visait à maintenir un lien linguistique et culturel entre les communautés marocaines installées en Espagne et leur pays d’origine. Selon Europa Sur, il concernait des milliers d’élèves chaque année, principalement en Andalousie, où la présence marocaine est historiquement forte.
La suppression du programme s’inscrit dans une logique politique plus large, portée par la coalition PP-Vox. Pour ces partis, cette mesure s’aligne sur une volonté de recentrer l’enseignement public sur les « valeurs espagnoles » et de limiter l’influence des langues étrangères dans les écoles. Une position qui reflète les tensions croissantes autour de l’immigration en Espagne, où les débats sur l’intégration et l’identité nationale prennent une place centrale dans le débat public.
Un coup dur pour le soft power marocain
Pour le Maroc, cette décision représente bien plus qu’un simple ajustement éducatif. Le PLACM était un outil de soft power, permettant à Rabat de maintenir une influence culturelle et linguistique auprès des diasporas marocaines en Espagne. En maintenant l’usage de l’arabe et en diffusant une certaine vision de la culture marocaine, le programme contribuait à façonner une identité transnationale, au-delà des frontières politiques.
La fin du PLACM intervient à un moment où le Maroc renforce par ailleurs ses positions en Afrique et en Europe, notamment à travers des initiatives économiques et diplomatiques. Le pays a récemment multiplié les accords de coopération avec des pays européens, comme la France ou l’Allemagne, dans des domaines aussi variés que l’énergie, la sécurité ou l’éducation. Dans ce contexte, la suppression du programme andalou pourrait être perçue comme un signal négatif, alors que Rabat cherche à consolider ses partenariats stratégiques.
L’Algérie en embuscade : une diplomatie sous contraintes
Cette décision espagnole intervient alors que l’Algérie, principal rival régional du Maroc, peine à retrouver son influence diplomatique. Selon une analyse de l’Institut italien pour les études de politique internationale (ISPI), Alger est aujourd’hui « rattrapé par ses fragilités internes », notamment au Sahel, où son influence est contestée par les juntes militaires au pouvoir. L’ISPI souligne également que l’Algérie est de plus en plus contrainte de défendre ses positions sur le dossier du Sahara marocain, plutôt que de projeter une diplomatie offensive.
Dans ce jeu d’influences, le Maroc apparaît comme un acteur plus agile, capable de tirer parti de ses atouts économiques et culturels pour renforcer sa position. La suppression du PLACM pourrait cependant compliquer cette stratégie, en limitant l’un des rares canaux institutionnels de diffusion de la langue arabe en Europe. Pour Rabat, il s’agira désormais de trouver d’autres leviers pour maintenir son influence, que ce soit à travers des partenariats universitaires, des échanges culturels ou des initiatives médiatiques.
La Méditerranée, théâtre de nouvelles rivalités
La décision andalouse s’inscrit dans un contexte plus large de recomposition des équilibres méditerranéens. Les tensions autour de l’immigration, les rivalités énergétiques et les enjeux sécuritaires redessinent les relations entre les pays du Nord et du Sud. En Espagne, comme dans d’autres pays européens, la montée des partis nationalistes et identitaires pèse sur les politiques éducatives et culturelles, souvent perçues comme des outils de « préservation » de l’identité nationale.
Pour le Maroc, cette évolution représente un défi majeur. Le pays a longtemps misé sur une diplomatie culturelle inclusive, visant à renforcer les liens avec ses diasporas tout en promouvant une image moderne et ouverte. La fin du PLACM pourrait inciter Rabat à repenser cette approche, en privilégiant des partenariats plus ciblés avec des institutions européennes ou en développant des programmes éducatifs alternatifs, notamment à travers le numérique.
Ce qu’il faut retenir
La suppression du Programme de langue arabe et de culture marocaine en Andalousie marque la fin d’un chapitre dans les relations hispano-marocaines. Elle reflète les tensions politiques internes à l’Espagne, où les questions d’identité et d’immigration prennent une place croissante. Pour le Maroc, cette décision représente un revers dans sa stratégie de soft power, alors que le pays cherche à renforcer son influence en Europe et en Afrique. Dans un contexte méditerranéen de plus en plus polarisé, la diplomatie culturelle devra s’adapter à ces nouvelles réalités, sous peine de voir s’effriter des décennies de coopération.