Madagascar russe, Harare chinoise : l'Afrique redistribue ses parrains

Madagascar russe, Harare chinoise : l'Afrique redistribue ses parrains
Photo de Annie Spratt sur Unsplash

Revue de presse du 9 avril 2026
Dernière mise à jour : 11:12

L'Afrique change de mains. Pas par les armes — par les contrats, les bases et l'immobilier. En quelques semaines, trois mouvements simultanés redessinent la carte des influences sur le continent. Et pour le Maroc, chacun de ces mouvements porte un message.

Moscou plante son drapeau dans l'océan Indien

Le timing est chirurgical. Pendant que Washington négocie avec Téhéran et que l'attention mondiale se focalise sur le détroit d'Ormuz, la Russie avance ses pions à Madagascar. Le colonel Michaël Randrianirina, arrivé au pouvoir par un coup militaire en octobre 2025, multiplie les signes de rapprochement avec le Kremlin. Sa visite à Moscou en février dernier a scellé ce que les analystes redoutaient : la Grande Île devient un point d'ancrage russe dans une zone où les enjeux — routes maritimes, ressources minières, projection de puissance — sont considérables.

Pour le Maroc, ce n'est pas anodin. Rabat, qui construit patiemment son influence continentale par la diplomatie économique et les investissements directs, observe un concurrent qui joue selon d'autres règles. La Russie ne propose ni partenariats industriels ni transferts de compétences. Elle offre une protection politique aux régimes fragiles, en échange d'un accès stratégique. Le modèle, éprouvé au Mali, au Burkina Faso et en Centrafrique, s'étend désormais à l'océan Indien. La question n'est plus de savoir si l'Afrique se « dé-occidentalise », mais qui remplit le vide — et à quel prix.

Pékin transforme Harare, quartier par quartier

Au Zimbabwe, c'est un autre type de pénétration. Moins militaire, plus méthodique. Depuis cinq ans, une nouvelle bourgeoisie chinoise, attirée par le secteur minier, afflue à Harare et transforme littéralement le visage de la capitale. Le marché immobilier enregistre des hausses à deux chiffres. L'architecture change. Les quartiers se reconfigurent autour de cette communauté qui ne fait que croître.

Le phénomène dépasse le Zimbabwe. Il illustre une stratégie chinoise qui ne passe plus seulement par les grands contrats d'État ou les prêts souverains, mais par l'installation durable de populations et d'entrepreneurs. Une présence organique, difficile à réguler, qui modifie les équilibres locaux bien plus profondément qu'un accord commercial.

Pour les pays africains qui, comme le Maroc, cherchent à attirer les investissements étrangers tout en préservant leur souveraineté économique, le cas zimbabwéen est un avertissement. L'ouverture sans régulation crée des dépendances structurelles. Rabat, qui accueille cette semaine encore le GITEX Africa et multiplie les partenariats technologiques, fait le pari inverse : attirer les compétences, garder le contrôle des infrastructures.

Alger-Paris : le contentieux des biens mal acquis

Plus près du Maroc, un autre dossier révèle les fractures de la géopolitique régionale. Le président Tebboune a publiquement accusé la France de bloquer la restitution des biens détenus en France par d'anciens oligarques algériens condamnés dans leur pays. Le reproche est direct : Paris ne coopérerait pas sur le plan judiciaire.

Derrière cette passe d'armes, deux lectures. La première, technique : les procédures de restitution d'avoirs entre la France et l'Algérie butent sur des incompatibilités juridiques réelles. La seconde, politique : Alger instrumentalise ce dossier à un moment où ses relations avec Paris traversent une zone de turbulences, entre désaccords sur le Sahara et repositionnement français au Sahel.

Pour Rabat, ce climat de tension entre Alger et Paris n'est pas sans conséquence. Chaque crispation dans le triangle Alger-Paris-Rabat modifie les équilibres diplomatiques. Le Maroc, dont les relations avec la France se sont stabilisées ces derniers mois, observe cette dégradation algéro-française comme un paramètre supplémentaire dans l'équation régionale.

Le Maroc, interlocuteur qui compte

Un détail, révélé par la presse israélienne, confirme le poids diplomatique croissant du Royaume. Le ministre pakistanais des Affaires étrangères, Ishaq Dar, a contacté son homologue marocain — aux côtés de l'Arabie saoudite, de l'Égypte et de la Turquie — pour discuter des négociations américano-iraniennes en cours. Islamabad consulte Rabat sur un dossier qui ne concerne pas directement le Maghreb. La raison avancée par les analystes : les relations étroites du Maroc avec Washington et sa capacité d'influence sur les décisions américaines.

Ce positionnement n'est pas nouveau, mais il se consolide. Entre sa diplomatie africaine, ses partenariats avec les États-Unis et Israël, et son rôle de hub économique continental, le Maroc occupe une place que peu de pays de sa taille peuvent revendiquer.

Ce qu'il faut retenir

Le monde qui se dessine en Afrique n'est plus bipolaire. La Russie, la Chine, les puissances du Golfe et les acteurs émergents redistribuent les cartes selon leurs propres règles. Le Maroc, qui a fait le choix de la souveraineté économique et de la diplomatie multilatérale, navigue dans cet environnement avec un avantage : il est devenu un interlocuteur que tout le monde veut avoir dans son carnet d'adresses.