Lina Hilali, le roller et le foot marocain : quand le sport défie les frontières

À 16 ans, Lina Hilali porte les couleurs du Maroc en roller artistique en Allemagne. Pendant ce temps, le football local s'interroge : pourquoi si peu de disciplines émergent malgré un soft power sportif en plein essor ?

Lina Hilali, le roller et le foot marocain : quand le sport défie les frontières
Photo de Bradley Andrews sur Unsplash

Le Maroc a un problème. Pas celui qu’on croit.

On parle beaucoup de son football, de ses Lions de l’Atlas, de ses académies qui exportent des talents vers l’Europe, de son soft power qui s’étend jusqu’aux stades du Qatar ou des États-Unis. Mais derrière cette vitrine dorée, une question persiste, lancinante : pourquoi le sport marocain reste-t-il prisonnier d’une seule discipline, aussi brillante soit-elle ?

Ce samedi 9 mai 2026, alors que les regards se tournent vers les prévisions météo – encore une fois, le Sud saharien sous une chaleur étouffante, le Nord sous des pluies éparses –, une jeune Marocaine de 16 ans, Lina Hilali, s’apprête à écrire une page discrète mais symbolique. À Garmisch-Partenkirchen, dans les Alpes bavaroises, elle deviendra la première patineuse à représenter le Royaume en roller artistique lors d’une Coupe du monde. "Je veux porter haut le nom du Maroc", a-t-elle déclaré à la presse. Une phrase simple, presque banale, mais qui résonne comme un défi dans un pays où le sport se résume trop souvent à un seul ballon rond.

Lina Hilali : l’exception qui confirme la règle

Lina Hilali n’est pas une inconnue dans le milieu du roller. Basée à Dijon, elle évolue au niveau élite depuis quatre ans, un parcours qui lui a ouvert les portes des compétitions internationales. Pourtant, son cas reste une anomalie. Le Maroc, qui compte près de 37 millions d’habitants, ne compte qu’une poignée d’athlètes dans des disciplines autres que le football. Pourquoi ?

La réponse tient en deux mots : moyens et visibilité. Le roller artistique, comme le patinage, l’escrime ou le handball, souffre d’un manque criant d’infrastructures et de soutien institutionnel. Les fédérations existent, mais elles peinent à rivaliser avec l’omnipotence de la FRMF (Fédération Royale Marocaine de Football), qui capte l’essentiel des subventions, des sponsors et de l’attention médiatique. Résultat : les jeunes Marocains qui rêvent de sport se tournent presque mécaniquement vers le foot, ou émigrent pour pratiquer leur discipline ailleurs – comme Lina, formée en France.

Son histoire est celle d’une pionnière, mais aussi d’un système qui ne sait pas encore valoriser ses exceptions. "Faire découvrir la discipline dans mon pays", dit-elle. Belle ambition. Mais qui, au Maroc, la découvrira vraiment ? Les médias locaux, obnubilés par les performances des Lions ou les transferts des joueurs de Botola, auront-ils seulement le temps de s’intéresser à une adolescente en patins sur une piste allemande ?

Le football, ce miroir déformant

Pendant ce temps, le football marocain continue de jouer sa partition géopolitique. Après le Mondial 2022, où les Lions avaient électrisé le pays en atteignant les demi-finales, le Royaume mise sur l’édition 2026 – coorganisée avec les États-Unis et le Canada – pour consolider son statut de puissance sportive africaine. Mais cette stratégie a un coût : une concentration extrême des ressources sur une seule discipline, au détriment des autres.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon les dernières données disponibles, plus de 80 % des subventions publiques allouées au sport au Maroc vont au football. Les autres fédérations se partagent les miettes, souvent contraintes de se tourner vers des partenariats privés ou des aides étrangères pour survivre. Le roller, le judo, l’athlétisme ? Des disciplines fantômes, cantonnées à quelques clubs élitistes dans les grandes villes.

Pourtant, le Maroc a les moyens de diversifier son offre sportive. Son soft power, construit autour du football, pourrait servir de levier. Imaginez un instant : et si les académies Mohammed VI, qui forment les futurs Hakimi et Ziyech, intégraient aussi des sections roller, escrime ou gymnastique ? Et si les sponsors qui se bousculent pour associer leur nom à la Botola finançaient aussi des compétitions nationales dans d’autres disciplines ?

La question n’est pas technique, mais politique. Le sport marocain est aujourd’hui un monopole – et les monopoles, par définition, étouffent la concurrence.

Le roller, symbole d’un modèle à réinventer

Lina Hilali ne gagnera peut-être pas la Coupe du monde ce week-end. Mais sa simple présence à Garmisch-Partenkirchen pose une question fondamentale : pourquoi le Maroc, qui brille sur la scène footballistique mondiale, reste-t-il un désert pour les autres sports ?

La réponse ne se trouve pas seulement dans les budgets ou les infrastructures. Elle est aussi culturelle. Le football, au Maroc, est bien plus qu’un sport : c’est une religion, un marqueur social, un outil de diplomatie. Les autres disciplines, elles, peinent à exister dans l’imaginaire collectif. Un jeune Marocain qui rêve de sport rêve de foot. Point.

Pourtant, les exemples ne manquent pas ailleurs. Le Kenya domine le marathon mondial, la Jamaïque truste les podiums d’athlétisme, la Corée du Sud excelle en e-sport. Ces pays ont su transformer des disciplines marginales en leviers de soft power. Le Maroc, lui, reste prisonnier de son succès footballistique.

Lina Hilali, avec ses 16 ans et ses patins, incarne peut-être une autre voie. Celle d’un sport marocain qui ne se contente pas d’exporter des footballeurs, mais qui forme aussi des athlètes dans des disciplines où le Royaume pourrait, un jour, briller. À condition que quelqu’un, quelque part, décide enfin de regarder au-delà du ballon rond.