Innovation marocaine : l'audiovisuel avance, la pharmacie freine

Innovation au Maroc : l'ISMAC et Ibnou Zohr scellent un pacte cinéma-gaming à Es-Smara, pendant que la pharmacie campe sur ses acquis face au Conseil de la concurrence.

Innovation marocaine : l'audiovisuel avance, la pharmacie freine
Photo de Xerxes Frozi Neto sur Unsplash

Revue de presse du 22 avril 2026
Dernière mise à jour : 09:20

Deux signatures, deux ambiances. À Es-Smara, une convention discrète trace les contours d'une industrie créative marocaine qui existe encore sur le papier. À Rabat, le ministre de la Santé éteint l'incendie allumé par le Conseil de la concurrence sur l'ouverture du capital des pharmacies. L'innovation, au Maroc, ressemble à cela : on pose des pierres d'un côté, on négocie la vitesse du changement de l'autre.

Es-Smara, laboratoire improbable du gaming marocain ?

L'endroit interpelle. C'est à Es-Smara, porte des provinces sahariennes, que l'Institut Supérieur des Métiers de l'Audiovisuel et du Cinéma (ISMAC) et l'Université Ibnou Zohr (UIZ) ont signé mardi une convention-cadre pour former aux métiers de l'image, du son, du cinéma — et du gaming. La signature s'est déroulée lors d'une journée de partenariats organisée par la Faculté Polydisciplinaire d'Es-Smara, sous le thème « Es-Smara : carrefour spirituel et historique et porte de l'avenir ».

La symbolique politique ne se cache pas : installer un laboratoire de formation aux métiers créatifs dans le Sahara, c'est continuer d'écrire le récit d'un Sud marocain qui n'est plus périphérie. Mais au-delà du message territorial, la vraie question est économique. Le gaming mondial pèse plus que le cinéma hollywoodien et la musique enregistrée réunis. Le Maroc, lui, n'a ni studio leader, ni IP mondialement identifiée, ni filière de formation massifiée. Le pacte ISMAC-UIZ, signé entre le Pr Abdessamad Moutei et le Pr Nabil Hmina, tente de combler ce vide par le haut : recherche scientifique, synergies académiques, passerelles vers un secteur spécialisé encore embryonnaire.

Un partenariat ne fait pas une industrie. Il en pose les fondations. Reste à voir si les cohortes qui sortiront de ces cursus trouveront, dans le royaume, autre chose que des stages et des portes fermées.

Pharmacie : la réforme qui n'ose pas dire son nom

Changement de registre. Amine Tahraoui, ministre de la Santé, est venu rassurer les pharmaciens à la Chambre des Conseillers : aucune réforme ne se fera sans les professionnels concernés. La déclaration fait suite à un rapport du Conseil de la concurrence qui a proposé d'ouvrir le capital des pharmacies — autrement dit, de permettre à des investisseurs non-pharmaciens d'y injecter de l'argent.

La profession est vent debout. Le ministre rappelle que le Conseil est « une institution constitutionnelle » dont le rôle est d'émettre des avis. Traduction polie : on a entendu, on discutera, rien n'est arbitré. L'innovation sectorielle, ici, n'est pas technologique. Elle touche à la structure même d'un métier protégé : qui peut détenir une pharmacie, combien, à quelles conditions. Les modèles européens — France comprise — ont emprunté des chemins variés, entre verrou capitalistique strict et ouverture progressive à des chaînes. Le Maroc, pour l'instant, temporise.

C'est le paradoxe du moment : l'État signe des conventions pour former aux métiers du futur dans le Sahara, mais freine sur la modernisation des professions d'hier. Le message est cohérent — on ajoute des couches, on ne brusque pas l'existant — mais il a un coût. Pendant qu'on négocie avec les pharmaciens, d'autres négociations, avec les ingénieurs, les notaires, les avocats, attendent leur tour.

Ce qu'il faut retenir

L'innovation marocaine avance sur deux rythmes incompatibles. D'un côté, une machine académique qui tente d'arrimer le royaume aux industries créatives mondiales, sans budget visible ni calendrier industriel. De l'autre, une réforme sectorielle qui s'enlise dès qu'une profession organisée monte au créneau. Es-Smara pose une pierre, la pharmacie gagne du temps. Entre les deux, il manque encore ce qui transforme les partenariats en entreprises et les rapports du Conseil de la concurrence en lois : une volonté politique qui dure plus longtemps qu'un cycle médiatique.