Maroc 2026 : 42 milliards de DH d'investissements, mais pour qui vraiment ?
La 11e Commission nationale des investissements valide 29 projets à 42 milliards de DH. Entre promesses d'emplois et fractures territoriales, qui profite vraiment de cette manne ?
Quand l’argent coule, les territoires restent à sec
42 milliards de dirhams. C’est le montant des investissements validés hier par la 11e Commission nationale des investissements, sous la présidence d’Aziz Akhannouch. 29 projets, 9 800 emplois promis, six régions concernées. Sur le papier, une victoire pour l’attractivité marocaine. Dans les faits ? Une nouvelle illustration des fractures qui traversent le pays.
Ces investissements, censés "élargir la base productive nationale", se concentrent dans des provinces déjà favorisées : Al Haouz, El Jadida, Nador. Des zones où les infrastructures existent, où l’État a déjà investi. Pendant ce temps, les régions du Sud et de l’Est, frappées par la sécheresse et l’exode rural, restent en marge. La Maâmora brûle, un pilote de la Gendarmerie royale y perd la vie dans un crash en combattant les flammes – et pourtant, aucune annonce d’investissement pour moderniser les moyens aériens de lutte contre les incendies. Coïncidence ?
La Banque mondiale, elle, préfère financer une station de pompage à Ifahsa, près de Chefchaouen, pour 265 millions de dollars. Un projet "d’énergie propre", dit-elle. Propre, peut-être. Mais pour qui ? Les habitants de la région, qui subissent toujours des coupures d’électricité en plein été, n’en verront pas forcément les bénéfices immédiats. L’argent international coule, mais il suit les mêmes canaux : ceux qui mènent aux zones déjà connectées, déjà visibles.
L’emploi, cette promesse qui ne tient pas ses comptes
9 800 emplois, dont 2 400 directs. Des chiffres qui font rêver, surtout quand on sait que le chômage des jeunes dépasse les 30 % dans certaines villes. Mais ces promesses sont-elles réalistes ? Les précédents plans d’investissement, comme ceux liés à l’hydrogène vert ou aux phosphates, ont souvent buté sur un écueil : la formation. Le Maroc manque cruellement d’ingénieurs, de techniciens qualifiés, de main-d’œuvre adaptée aux nouvelles industries. Résultat ? Les entreprises importent des compétences, ou forment sur le tas – quand elles ne délocalisent pas une partie de la production.
Pire : ces emplois créés le sont souvent dans des secteurs à forte intensité capitalistique, comme l’énergie ou la chimie. Peu de postes pour les ouvriers non qualifiés, ceux qui peuplent les bidonvilles de Casablanca ou les villages abandonnés du Rif. La Commission des investissements parle de "création d’emplois indirects" – une formule qui sent bon le flou comptable. Combien de ces 7 400 emplois indirects iront aux femmes, aux ruraux, aux jeunes sans diplôme ? Personne ne le dit.
Transition énergétique : le Maroc paie-t-il le prix de sa dépendance ?
La STEP d’Ifahsa, financée par la Banque mondiale, est présentée comme un modèle de "stockage flexible" pour accompagner les énergies renouvelables. Un projet nécessaire, sans doute. Mais qui pose une question dérangeante : pourquoi le Maroc, qui mise depuis des années sur le solaire et l’éolien, a-t-il encore besoin de financements étrangers pour des infrastructures aussi stratégiques ?
La réponse est simple : le pays reste dépendant des technologies et des capitaux extérieurs. Les panneaux solaires viennent de Chine, les turbines de l’Europe, les financements des institutions internationales. Le Maroc est un bon élève de la transition énergétique… tant qu’il accepte de jouer selon les règles des autres. Une souveraineté énergétique, vraiment ?
Cette dépendance se paie cash. Les contrats signés avec des investisseurs étrangers incluent souvent des clauses de stabilité fiscale – autrement dit, l’État renonce à taxer ces projets pendant des décennies. Pendant ce temps, les caisses publiques se vident, et les régions qui n’ont pas la chance d’accueillir un méga-projet restent dans le noir.
Avocats, gendarmes, alpinistes : les autres visages d’un Maroc qui avance (sans tout le monde)
Pendant que les milliards s’annoncent, d’autres signaux, moins médiatisés, montrent un Maroc qui tente de se réinventer.
La limite d’âge pour devenir avocat passe à 45 ans – une mesure qui ouvre la profession à des profils plus divers, mais qui arrive après des années de lobbying des jeunes diplômés, exclus par un numerus clausus impitoyable. Une réforme cosmétique ? Peut-être. Mais qui montre que la pression sociale finit par payer.
À la frontière espagnole, la Gendarmerie royale reçoit une délégation de haut niveau de la Guardia Civil. Officiellement, c’est une visite de courtoisie. Officieusement, c’est un rappel : le Maroc reste un partenaire incontournable pour l’Europe en matière de sécurité. Un rôle qui rapporte des fonds, des équipements, et une forme de reconnaissance géopolitique. Mais à quel prix pour les migrants, toujours pris en étau entre les deux rives ?
Enfin, l’exploit d’Amezzane El Mehdi, qui conquiert le Denali, rappelle que le Maroc produit aussi des talents capables de rivaliser avec les meilleurs. Sauf que ces exploits restent l’apanage d’une élite ultra-entraînée, ultra-financée. Combien de jeunes Marocains ont les moyens de se lancer dans l’alpinisme ? Combien savent même que le Denali existe ?
Ce qu’il faut retenir : des milliards, mais pas pour tous
Ces 42 milliards de DH d’investissements ne sont pas une mauvaise nouvelle. Mais ils ne sont pas non plus la solution miracle qu’on nous vend. Ils confirment une tendance : le Maroc attire les capitaux, mais peine à les redistribuer équitablement. Les régions riches deviennent plus riches, les pauvres restent à la traîne. Les emplois créés profitent surtout à ceux qui ont déjà un pied dans le système.
La transition énergétique avance, mais sous perfusion étrangère. Les réformes sociales progressent, mais trop lentement pour ceux qui en ont besoin. Et pendant ce temps, la Maâmora brûle, les avions de la Gendarmerie s’écrasent, et les jeunes continuent de rêver d’ailleurs.
Le Maroc 2026 n’est pas un pays en faillite. C’est un pays à deux vitesses, où les milliards coulent, mais où les fractures, elles, ne se comblent pas.