Intelligence artificielle : le Maroc face au duel États-Unis-Chine sur la transparence
Les États-Unis proposent à la Chine un mécanisme de notification en cas d'incident lié à l'IA. Une initiative qui interroge le positionnement du Maroc, acteur émergent du numérique en Afrique.
L'IA, nouveau terrain de rivalité entre Washington et Pékin
Les États-Unis ont officiellement proposé à la Chine la création d’un mécanisme de dialogue sur l’intelligence artificielle (IA), destiné à instaurer une transparence mutuelle en cas d’incident lié à cette technologie. Cette initiative, révélée dimanche par le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, intervient à quelques jours d’un sommet entre les présidents Donald Trump et Xi Jinping à Washington. Elle s’inscrit dans un contexte de tensions croissantes autour des risques liés à l’IA, perçue comme une menace potentielle pour la stabilité stratégique et économique mondiale.
Selon Bessent, qui s’exprimait à l’issue d’une rencontre avec le vice-Premier ministre chinois He Lifeng à New York, ce mécanisme viserait à « notifier » les deux pays en cas de dysfonctionnement majeur ou d’utilisation non maîtrisée de l’IA. Une proposition qui, si elle était acceptée, marquerait une première tentative de régulation bilatérale dans un domaine où les avancées technologiques dépassent souvent les cadres juridiques existants. Pour les États-Unis, il s’agit aussi de répondre aux inquiétudes croissantes des experts et des institutions internationales, qui alertent sur les dangers d’une course à l’IA non régulée entre les deux superpuissances.
Cette démarche intervient alors que la Chine et les États-Unis sont engagés dans une compétition féroce pour le leadership technologique, avec des implications géopolitiques majeures. Pékin, qui investit massivement dans l’IA et les technologies émergentes, a jusqu’à présent privilégié une approche souveraine, limitant les coopérations internationales sur les questions de transparence et de sécurité. La réponse chinoise à cette proposition américaine sera donc scrutée de près, notamment par les pays tiers, dont le Maroc, qui cherchent à se positionner dans ce nouvel échiquier technologique.
Le Maroc, acteur émergent dans la régulation de l'IA
Si le Maroc n’est pas directement impliqué dans les négociations sino-américaines, le pays n’en reste pas moins un acteur clé de l’innovation numérique en Afrique. Avec une stratégie ambitieuse en matière de transformation digitale, notamment à travers le plan « Maroc Digital 2030 », le royaume se positionne comme un hub technologique régional, attirant des investissements étrangers et développant ses propres écosystèmes de startups et de centres de recherche.
Cependant, cette montée en puissance s’accompagne de défis majeurs en matière de régulation. Contrairement à l’Union européenne, qui a adopté en 2025 un cadre strict pour l’IA (l’AI Act), ou aux États-Unis, qui multiplient les initiatives fédérales et étatiques, le Maroc n’a pas encore légiféré de manière spécifique sur cette technologie. Les questions de transparence, de responsabilité et de sécurité des systèmes d’IA restent donc largement traitées au cas par cas, sans cadre juridique contraignant.
Cette situation place le Maroc dans une position délicate. D’un côté, le pays bénéficie d’une attractivité accrue pour les investisseurs étrangers, notamment chinois et américains, qui voient dans le royaume une porte d’entrée vers le marché africain. De l’autre, l’absence de régulation claire expose les entreprises et les citoyens à des risques juridiques et éthiques, notamment en matière de protection des données et de biais algorithmiques. La proposition américaine de mécanisme de transparence pourrait ainsi servir de catalyseur pour une réflexion plus large au Maroc sur la nécessité d’un cadre national pour l’IA.
Diplomatie technologique : quel rôle pour le Maroc ?
La rivalité sino-américaine sur l’IA ne se limite pas à une question technique : elle s’inscrit dans une compétition plus large pour l’influence géopolitique et économique. Dans ce contexte, le Maroc, qui entretient des relations diplomatiques et économiques solides avec les deux pays, pourrait jouer un rôle de médiateur ou, à tout le moins, de partenaire stratégique pour l’une ou l’autre des parties.
Les relations entre le Maroc et les États-Unis se sont renforcées ces dernières années, notamment dans les domaines de la défense et des technologies. En 2025, les deux pays ont signé un accord de coopération en matière de cybersécurité et d’innovation, qui inclut des échanges sur les bonnes pratiques en matière de régulation technologique. De son côté, la Chine a également accru sa présence au Maroc, avec des investissements majeurs dans les infrastructures numériques et les énergies renouvelables. Le géant chinois Huawei, par exemple, a ouvert en 2024 un centre d’excellence en IA à Casablanca, en partenariat avec des universités marocaines.
Cette double proximité pourrait permettre au Maroc de tirer parti des opportunités offertes par les deux puissances, tout en évitant de se retrouver pris en étau dans leur rivalité. Cependant, pour ce faire, le pays devra clarifier sa position sur des enjeux clés, tels que la protection des données, la souveraineté technologique et l’éthique de l’IA. Une tâche d’autant plus complexe que les élections législatives du 23 septembre pourraient rebattre les cartes politiques et retarder les décisions stratégiques.
Ce qu’il faut retenir
- Un mécanisme de transparence inédit : Les États-Unis proposent à la Chine un système de notification mutuelle en cas d’incident lié à l’IA, une première dans les relations entre les deux pays. Cette initiative reflète les craintes croissantes face aux risques d’une course à l’IA non régulée.
- Le Maroc, entre opportunités et défis : Bien que le royaume ne soit pas directement impliqué dans ces négociations, il est concerné en tant qu’acteur émergent du numérique en Afrique. L’absence de cadre juridique clair pour l’IA expose le pays à des risques, mais pourrait aussi lui permettre de se positionner comme un partenaire stratégique pour les investisseurs étrangers.
- Une diplomatie technologique à construire : Le Maroc entretient des relations solides avec les États-Unis et la Chine, mais doit encore définir une stratégie claire en matière de régulation de l’IA. Les prochaines semaines, marquées par les élections législatives, seront cruciales pour déterminer si le pays saura tirer parti de cette rivalité sans en subir les conséquences.
- L’IA, enjeu de souveraineté : Au-delà des aspects techniques, la régulation de l’IA est devenue un sujet de diplomatie internationale. Pour le Maroc, comme pour de nombreux pays africains, l’enjeu est de ne pas se laisser distancer par les grandes puissances, tout en préservant ses intérêts nationaux.