Guerre invisible, culture menacée : le Maroc à l'heure des choix

African Lion révèle une guerre qui ne dit pas son nom. Pendant ce temps, Fès et Rabat deviennent des laboratoires où se joue l'équilibre entre technologie et humanité. Le Maroc doit-il choisir son camp ?

Guerre invisible, culture menacée : le Maroc à l'heure des choix
Photo de Daniil Silantev sur Unsplash

Quand la guerre change de visage sous le soleil du Sahara

Des blindés dans le désert, des soldats qui s’entraînent, des drapeaux qui flottent. À première vue, African Lion ressemble à un exercice militaire comme les autres. Mais cette année, le plus grand déploiement militaire américain en Afrique raconte une autre histoire. Une histoire où la puissance ne se mesure plus en chars ou en avions, mais en octets et en ondes.

Selon Aujourd’hui le Maroc, les conflits modernes se gagnent désormais dans le cyberespace, l’électromagnétique, et même l’extra-atmosphérique. Les États-Unis, qui viennent de tirer plus de 1 100 missiles Tomahawk en Iran – épuisant une partie de leurs réserves stratégiques –, savent que la prochaine bataille ne se livrera pas seulement sur le terrain, mais dans les serveurs et les algorithmes. Le Maroc, hôte de ces manœuvres, se retrouve malgré lui au cœur d’une équation géopolitique nouvelle : comment se préparer à une guerre qui n’a plus de frontières, tout en préservant sa souveraineté numérique ?

La question n’est pas théorique. Si les blindés américains patrouillent dans le désert marocain, qui contrôle les données qui transitent par les câbles sous-marins reliant l’Europe à l’Afrique ? Qui protège les infrastructures critiques du pays contre des cyberattaques venues de l’étranger ? Et surtout, le Maroc a-t-il les moyens de ses ambitions dans ce nouveau théâtre d’opérations ?


Fès contre la "dictature technologique" : le Maroc peut-il résister à l’IA ?

À Fès, Miguel Angel Moratinos, haut représentant de l’ONU pour l’Alliance des civilisations, a lancé un avertissement sans ambiguïté : l’intelligence artificielle n’est plus un simple outil, mais une "transformation structurelle" qui menace de remodeler les sociétés – et l’être humain lui-même. Son discours, rapporté par Libération, sonne comme un manifeste contre ce qu’il appelle la "dictature technologique".

Pourtant, le Maroc est déjà pris dans cette dynamique. Entre les start-up locales qui surfent sur la vague de l’IA, les investissements étrangers dans les data centers, et les projets gouvernementaux de numérisation à marche forcée, le pays semble tiraillé entre deux impératifs : embrasser la modernité technologique ou en devenir le vassal.

Moratinos plaide pour un retour à l’"intelligence humaine" comme rempart. Mais dans un pays où l’éducation et la formation peinent à suivre le rythme des innovations, cette injonction ressemble à un vœu pieux. Le Maroc peut-il vraiment former assez d’experts pour maîtriser ces technologies, plutôt que de les subir ? Et si oui, à quel prix ?

La réponse se joue peut-être dans des lieux comme l’Université euro-méditerranéenne de Fès, où ces questions sont débattues. Mais entre les discours et la réalité, le fossé reste béant.


Rabat accueille l’Espagne : quand la culture devient un soft power

Pendant ce temps, à Rabat, le Salon international de l’édition et du livre (SIEL) s’apprête à ouvrir ses portes. Et cette année, l’Espagne y sera particulièrement visible. Ateliers, tables rondes, spectacles vivants : l’Institut Cervantes et l’ambassade d’Espagne misent gros sur cette édition pour renforcer les liens culturels entre les deux rives de la Méditerranée.

Mais derrière cette vitrine culturelle se cache une réalité plus politique. Dans un contexte où l’Espagne cherche à se repositionner en Afrique après des années de relations tendues avec le Maroc, le soft power devient une arme. Le SIEL n’est pas qu’un salon du livre : c’est un terrain de diplomatie culturelle, où chaque livre exposé, chaque débat organisé, sert une stratégie plus large.

Le Maroc, lui, a tout à gagner de ces échanges. Dans un monde où les conflits se jouent aussi sur le terrain des idées, la maîtrise des récits culturels devient cruciale. Mais pour que cette coopération soit équilibrée, encore faut-il que le Maroc ne se contente pas d’être un réceptacle passif. A-t-il les moyens de promouvoir sa propre production culturelle avec la même intensité ? Ou risque-t-il de se faire distancer dans cette guerre des imaginaires ?


Marrakech : les bâtiments abandonnés, symptômes d’un urbanisme à la dérive

À Marrakech, des villas historiques du quartier de Guéliz tombent en ruine, des bâtiments abandonnés deviennent des repaires pour marginaux, et les riverains s’inquiètent. Selon Kich24, ces "bûrs noires" menacent la sécurité et l’image de la ville. Pourtant, malgré les plaintes et les alertes, rien ne bouge.

Le problème n’est pas nouveau, mais il prend une dimension particulière dans une ville où le tourisme est une manne économique vitale. Comment expliquer que des immeubles situés en plein cœur de zones touristiques et résidentielles puissent ainsi se dégrader, au vu et au su de tous ?

Les raisons sont multiples : propriétaires absents, litiges successoraux, spéculation immobilière, ou simple négligence des autorités locales. Mais au-delà des causes, c’est la réponse – ou plutôt l’absence de réponse – qui interpelle. Si Marrakech ne parvient pas à régler un problème aussi visible, que dire de sa capacité à gérer des enjeux plus complexes, comme la préservation de son patrimoine ou la planification urbaine ?

La décision récente de la justice de classer sans suite une plainte pour détournement de fonds de la Mubadara à Fès – rapportée par la même source – ne rassure pas. Quand les mécanismes de contrôle échouent, c’est toute la crédibilité des institutions qui est en jeu.


Ce qu’il faut retenir

Le Maroc est aujourd’hui à la croisée des chemins. D’un côté, une guerre invisible qui se prépare dans les déserts et les serveurs, où la souveraineté se joue autant sur le terrain que dans le cyberespace. De l’autre, une bataille culturelle et technologique où le pays doit choisir entre subir les transformations ou les maîtriser.

Entre l’urgence de moderniser ses infrastructures, de former ses élites, et de préserver son patrimoine, les défis sont immenses. Mais une chose est sûre : dans ce monde en mutation accélérée, le Maroc ne peut plus se contenter de suivre. Il doit anticiper, innover, et surtout, choisir son camp.

La question n’est plus de savoir si le pays sera un acteur de ces changements, mais comment. Et les réponses, elles, ne viendront pas des blindés américains ni des livres espagnols. Elles viendront de Rabat, de Fès, et des villes qui refusent de se laisser distancer.