Grasset, Bolloré et le Seuil : l'édition française en guerre

115 auteurs quittent Grasset après le limogeage d'Olivier Nora par Bolloré. Pendant ce temps, Le Seuil s'embrase autour du genre et de l'histoire.

Grasset, Bolloré et le Seuil : l'édition française en guerre
Photo de Philip Strong sur Unsplash

Revue de presse du 16 avril 2026
Dernière mise à jour : 07:23


L'édition française brûle sur deux fronts. D'un côté, 115 auteurs claquent la porte de Grasset après le limogeage d'Olivier Nora, son président historique. De l'autre, une historienne évincée d'un projet de traduction au Seuil au profit d'un philosophe, pour cause de désaccord académique sur le genre. Deux affaires distinctes, un seul signal : en France, la liberté éditoriale n'est plus une évidence — c'est un territoire disputé.

Grasset : Bolloré achète une maison pour la vider

Il y a des déflagrations qui se préparent en silence, puis explosent d'un coup. La lettre publiée dans la nuit de mercredi à jeudi — signée par 115 écrivains, dont Virginie Despentes, Sorj Chalandon, Bernard-Henri Lévy, Laure Adler, Frédéric Beigbeder ou Vanessa Springora — est de celles-là. Ces auteurs annoncent leur départ collectif des éditions Grasset. La cause : le licenciement d'Olivier Nora, président de la maison depuis des années, décision imputée à Vincent Bolloré.

Leur lettre, selon Le Monde et Libération qui en rapportent les termes, qualifie la décision d'« atteinte inacceptable à l'indépendance éditoriale et la liberté de création ». Libération va plus loin dans ses informations : certains signataires parlent d'« une guerre idéologique pour imposer l'autoritarisme ». Les auteurs envisageraient même une « class action » pour tenter de récupérer leurs droits.

Ce n'est pas une querelle entre maisons. C'est une question de modèle. Grasset, filiale d'Hachette Livre appartenant au groupe Bolloré, n'est plus simplement une entreprise culturelle — c'est devenu un terrain d'affrontement entre logique de propriétaire et culture de l'indépendance éditoriale. Le limogeage d'Olivier Nora n'est que le point de rupture visible d'une tension qui couvait depuis que Bolloré a mis la main sur CNews, puis sur Europe 1, puis sur une série de médias et de maisons d'édition.

La question n'est pas rhétorique : peut-on posséder Grasset sans en contrôler l'âme ? Les 115 signataires répondent clairement que non — et ils partent. Ce n'est pas une fronde symbolique. C'est une hémorragie. Une maison dont les auteurs fuient n'est plus une maison d'édition : c'est un catalogue.

Au Seuil, une autre bataille — moins spectaculaire, tout aussi révélatrice

Pendant que Grasset fait les manchettes, une affaire plus discrète se noue du côté du Seuil. L'historienne Sonia Combe avait porté le projet de traduire en français un témoignage rare : « Mémoires des années de jeune fille d'un homme », signé du pseudonyme N. O. Body, paru en Allemagne en 1907. Un récit de réassignation de genre, un document historique d'une valeur certaine pour qui s'intéresse à l'histoire sociale du corps et du genre.

Sauf que Combe en a été écartée par l'éditeur, selon Le Monde, à la suite d'un débat opposant l'histoire sociale et les études de genre. La postface du philosophe Paul B. Preciado a pris le dessus. Résultat : une chercheuse évincée de son propre projet de traduction.

L'affaire est révélatrice d'une tension réelle dans le monde académique et éditorial français. D'un côté, des historiennes et historiens qui revendiquent une approche ancrée dans le contexte social et les archives ; de l'autre, des penseurs des études de genre qui reconfigurent la lecture de ces mêmes documents à travers un prisme théorique contemporain. Ce n'est pas une dispute mineure. C'est un vrai désaccord épistémologique sur la manière dont on lit le passé.

Là où le problème devient éditorial, c'est quand la maison tranche — et écarte l'une au profit de l'autre, sans que ce choix soit clairement assumé comme tel. Ni Grasset ni le Seuil n'ont le monopole de la transparence ce mois-ci.

Ce que ces deux affaires disent ensemble

À première vue, rien ne relie Grasset et le Seuil. D'un côté, la brutalité d'un actionnaire qui restructure à sa main. De l'autre, un désaccord intellectuel sur l'approche d'un texte vieux d'un siècle. Mais les deux affaires posent la même question fondamentale : qui détient l'autorité dans une maison d'édition ?

Chez Grasset, la réponse semble désormais claire — et les auteurs la refusent. Chez le Seuil, la réponse est moins lisible, ce qui la rend peut-être plus insidieuse. Un limogeage se voit. Un évitement se murmure.

L'édition française traverse une crise de légitimité. Pas une crise économique — les livres se vendent, les prix littéraires font leurs effets. Une crise de confiance entre les auteurs, les directeurs littéraires et les propriétaires. Cette chaîne s'est fragilisée. Les 115 signataires de la lettre Grasset ont choisi de le dire à voix haute. C'est, au minimum, un signal que l'édition française aurait tort d'ignorer.