Économie française : Grasset, Bercy et le grand vertige

115 auteurs quittent Grasset, Bercy gèle son déficit, les patrons flirtent avec le RN : l'économie française révèle ses vraies fractures.

Économie française : Grasset, Bercy et le grand vertige
Photo de ALEXANDRE LALLEMAND sur Unsplash

Revue de presse du 16 avril 2026
Dernière mise à jour : 07:17


Trois actualités, une même angoisse. Grasset qui implose, Bercy qui se fige, les patrons du CAC qui dînent (discrètement) avec Jordan Bardella : sous des formats différents, la France économique dessine cette semaine le portrait d'un pays qui ne sait plus très bien où mettre les pieds.

Grasset : quand l'argent écrase l'écriture

115 auteurs. C'est le nombre d'écrivains qui ont annoncé, dans une lettre publiée jeudi à minuit, leur départ des éditions Grasset — parmi eux Virginie Despentes, Sorj Chalandon, Bernard-Henri Lévy. Le limogeage d'Olivier Nora, directeur historique de la maison, a tout déclenché. Derrière, une ombre : Vincent Bolloré, dont l'influence sur Hachette Livre — propriétaire de Grasset — est ouvertement dénoncée par les signataires comme une "atteinte inacceptable à l'indépendance éditoriale et à la liberté de création".

Ce n'est pas qu'une affaire littéraire. C'est une affaire de concentration économique et de ce qu'elle produit quand elle rencontre la culture. Le mouvement annonce même une "class action" pour récupérer les droits d'auteur — un outil juridique américain importé pour combattre une logique financière qui, elle aussi, vient d'ailleurs.

La question qui se pose n'est pas : "Qui remplacera Nora ?" Elle est : jusqu'où un groupe industriel peut-il absorber des maisons d'édition avant que la substance même de ce qu'elles produisent ne disparaisse ? Les 115 auteurs viennent de répondre à leur façon.

Bercy : la paralysie des 5 %

Le gouvernement maintient sa cible de déficit à 5 % du PIB pour 2026. Pas parce que tout va bien — au contraire. Selon Le Figaro, Bercy a revu sa prévision de croissance à la baisse (de 1 % à 0,9 %) et relevé celle de l'inflation (de 1,3 % à 1,9 %). La crise au Moyen-Orient pèse, les marchés surveillent, l'incertitude politique bloque.

Résultat : on ne bouge pas. On maintient la cible. On communique. 2025 s'était pourtant soldée sur une note meilleure qu'anticipé — mais cette petite marge de manœuvre ne sera pas utilisée pour accélérer l'assainissement. La pression politique est trop forte, l'équilibre trop fragile.

C'est la définition même du "pilotage à vue" : on gère les turbulences sans jamais décider où l'on veut vraiment atterrir. Et pendant ce temps, l'immobilier de bureaux s'effondre tranquillement — moins 15 % de locations au premier trimestre en Île-de-France selon Le Figaro, après une année 2025 déjà sinistre. Le signal est là, systémique, mais il ne déclenche aucune réponse.

Les patrons et le RN : un flirt qui s'assume

C'est le sujet qui dérange, parce qu'il rompt avec une hypocrisie bien entretenue. Selon une enquête du Figaro, des chefs d'entreprise reconnaissent publiquement échanger avec Marine Le Pen et Jordan Bardella. La formule d'un patron résume l'état d'esprit : "Il faut leur parler dès maintenant."

Inquiets des finances publiques, de la trajectoire économique, du programme du RN qu'ils jugent flou ou risqué — ils choisissent l'influence plutôt que la distance. Patrick Martin, président du Medef, pointe un "paradoxe préoccupant" : l'image des entreprises n'a jamais été aussi bonne dans l'opinion, mais l'économie reste absente des grandes décisions politiques.

Ce pragmatisme assumé dit quelque chose de l'époque. Il dit que la ligne rouge qui séparait patronat et extrême droite s'est déplacée — ou évaporée. Et que la question n'est plus "est-ce qu'on peut parler avec eux ?" mais "comment les former à nos intérêts ?" Ce glissement mérite d'être nommé clairement, même si chacun en tirera les conclusions qu'il voudra.

Snap : l'IA comme alibi comptable

Mille suppressions de postes annoncées par Snap, maison mère de Snapchat. La justification officielle : les progrès de l'intelligence artificielle. L'objectif : réduire la base de coûts annualisée de plus de 500 millions de dollars d'ici la deuxième moitié de 2026, selon le groupe.

La formulation est désormais standard dans les communiqués de presse des grandes tech : l'IA "remplace". Elle permet de licencier tout en projetant une image d'avance technologique plutôt que de repli stratégique. C'est plus élégant que d'admettre que le modèle publicitaire de Snapchat continue de souffrir face à TikTok et Instagram.


Ce qu'il faut retenir de ce jeudi : qu'il s'agisse de Grasset, de Bercy ou des dîners patronaux avec Bardella, le fil commun est celui d'une économie française qui négocie avec ses peurs plutôt que de les affronter. La concentration capitalistique avance sans régulation sérieuse. Le déficit se maintient sans cap clair. Et le monde des affaires préfère "parler" à ceux qui pourraient gouverner demain, plutôt que de construire les conditions d'une alternative crédible. Ce n'est pas une crise. C'est une dérive lente — et c'est parfois plus inquiétant.