Culture : Goldman, romance et fast-fashion, nos faux coupables

Dion sonne daté, la romance sauve l'édition sans qu'on l'admette, Shein cache la vraie fast-fashion. Trois symptômes d'une France qui désigne mal ses ennemis.

Culture : Goldman, romance et fast-fashion, nos faux coupables
Photo de Thomas Kelley sur Unsplash

Revue de presse du 17 avril 2026
Dernière mise à jour : 07:24


Une chanteuse attendue depuis dix ans sort un single qu'on dit déjà vieilli. Un genre littéraire tire l'édition à la hausse sans jamais apparaître dans les chroniques. Une coalition environnementale accuse le mauvais suspect. Trois sujets en apparence sans lien — trois variations sur le même réflexe français : pointer du doigt pour ne pas regarder en face.

Dion-Goldman : le retour du confort plutôt que du talent

Dix ans d'absence, une maladie qui a fasciné le monde entier, un come-back très attendu. Et en guise de premier single, « Dansons » — une chanson signée Jean-Jacques Goldman qui, selon Le Monde, « paraît d'un autre temps ». La voix de Céline Dion est feutrée, les harmonies sont exactement ce qu'on attend de Goldman, et c'est précisément le problème.

La critique est sévère mais honnête : ce titre ne ressemble pas à un retour artistique, mais à une récréation de nostalgie industrielle. Goldman n'a pas cherché à surprendre, Dion non plus. On a livré ce que le public réclamait — le son des années 1990, la chaleur familière, la sécurité émotionnelle. Le résultat sonne creux non pas parce que Goldman aurait perdu son talent, mais parce que la nostalgie est par définition un projet régressif. Elle rassure, elle ne construit rien.

Ce n'est pas un procès contre Dion — elle remonte sur scène à Paris dans cinq mois après ce qu'elle a traversé, et c'est en soi remarquable. C'est un procès contre une industrie musicale française qui confond retrouvailles et renouveau. Le retour ne vaut rien s'il ne dit rien de neuf. Sauf que personne dans cet entourage n'avait intérêt à pousser vers l'inconnu.

La romance : le genre honteux qui sauve l'édition

Pendant que les grandes plumes débattent du destin de la littérature française, un genre entier tire les chiffres de l'industrie du livre vers le haut — et reste presque absent des médias traditionnels comme des rayons des librairies généralistes. La romance. Ce mot dit avec une légère grimace dans les milieux autorisés.

L'enquête diffusée cette semaine en podcast par Le Monde l'établit clairement : des milliers de jeunes femmes lisent massivement ce genre, soutiennent des autrices, créent des communautés, génèrent un marché. Pendant ce temps, les émissions culturelles de la radio publique s'extasient sur le dernier roman de rentrée vendu à trois mille exemplaires.

Le snobisme littéraire français a une histoire longue et peu glorieuse. Il a méprisé le roman policier, puis la SF, puis le manga. Il méprise aujourd'hui la romance avec la même constance. Le problème n'est pas esthétique — certaines romances sont médiocres, comme certains romans dits sérieux. Le problème est sociologique : ce que lisent les jeunes femmes n'intéresse pas les gardiens du temple. Ce que lisent les jeunes hommes, si — même quand c'est objectivement du divertissement. Deux poids, une mesure, une tradition.

Résultat : les librairies généralistes snobent un genre qui remplit les caisses des libraires spécialisés. Et l'industrie qui se plaint de la désaffection pour la lecture refuse de reconnaître celle qui fonctionne.

Fast-fashion : Shein, bouc émissaire de luxe

La Coalition Stop Fast-Fashion publie une enquête qui mérite d'être lue attentivement : l'ultra fast-fashion — Shein et ses semblables — n'est pas le cœur du problème textile. Selon ce rapport, ce sont les volumes mis en marché par les acteurs historiques du secteur qui mettent en péril les filières de réemploi.

Shein est devenu le diable parfait. Chinois, numérique, caricatural dans son modèle. Commode à attaquer dans un éditorial, dans un discours politique, dans une campagne de communication responsable signée par une marque qui produit elle-même des millions de pièces par an. Pendant que les médias et les pouvoirs publics se focalisent sur l'ultra fast-fashion, les géants établis continuent d'inonder les marchés avec des volumes records — sans jamais subir le même niveau d'opprobre.

Ce n'est pas que Shein soit irréprochable. C'est que la désignation de Shein comme ennemi principal de l'environnement textile arrange beaucoup de monde. Elle permet à l'industrie historique de se poser en victime d'une concurrence déloyale tout en continuant ses propres excès. L'arbre Shein cache la forêt H&M.


Goldman daté, la romance méprisée, Shein ciblé à la place de ses aînés : la semaine culturelle française dit quelque chose d'assez précis sur notre façon de fonctionner. On se choisit des coupables commodes — la nostalgie qui sonne faux, le genre populaire féminin, le concurrent étranger — pour éviter les questions vraiment inconfortables. Qui décide de ce qui mérite d'être lu ? Qui a intérêt à ne pas remettre en cause les acteurs établis ? Ce sont ces questions-là qui dérangent. C'est pour ça qu'on ne les pose pas.