Culture et climat : glaciers bradés, livres qui dérangent
Revue de presse du 10 avril 2026
Dernière mise à jour : 12:14
Vendredi de contrastes. D'un côté, des glaciers qu'on brade et du pétrole qui se déverse. De l'autre, des livres qui osent poser les questions que les institutions préfèrent étouffer. Le fil rouge : ce qu'on choisit de protéger — et ce qu'on accepte de perdre.
Pourquoi l'Argentine sacrifie-t-elle ses glaciers ?
Le Parlement argentin vient d'approuver une réforme de la loi dite « des glaciers » qui facilite l'activité minière dans des zones jusqu'ici protégées, rapporte Le Monde. Derrière ce vote, une volonté claire du président Javier Milei : ouvrir grandes les portes aux compagnies extractives, lithium en tête, dans les Andes.
La loi originale de 2010 avait été arrachée de haute lutte par les mouvements écologistes argentins. Elle sanctuarisait les glaciers et leur environnement périglaciaire — des réserves d'eau douce stratégiques pour des millions d'habitants. La réforme Milei détricote cette protection au nom de la compétitivité économique. Les manifestants qui ont défilé devant le Congrès à Buenos Aires ne s'y sont pas trompés : « Ils vendent notre avenir », lisait-on sur leurs pancartes.
Le paradoxe est cruel. Au moment où le dérèglement climatique accélère la fonte des glaciers andins, l'Argentine choisit de les exposer davantage. Ce n'est plus du climato-scepticisme — c'est du climato-cynisme assumé, celui qui connaît les risques et décide que le profit immédiat vaut le coût à long terme. Pour un pays dont l'agriculture et l'approvisionnement en eau dépendent directement de ces réserves glaciaires, le pari est vertigineux.
Marée noire à Anvers : l'Escaut souillé par une fuite de pétrole
Plus près de nous, le port d'Anvers affronte depuis ce vendredi une pollution majeure. Selon Libération, un ravitaillement en pétrole d'un navire a provoqué un déversement d'hydrocarbures dans l'Escaut, mettant à l'arrêt une partie du trafic portuaire.
Anvers, deuxième port d'Europe, nœud logistique névralgique du continent. Quand le pétrole s'y déverse, ce n'est pas un incident local — c'est un symptôme. Les volumes qui transitent par ces infrastructures n'ont jamais été aussi importants. Le Monde relève d'ailleurs que les exportations pétrolières américaines devraient atteindre 5,2 millions de barils par jour en avril, un record depuis le début de la guerre au Moyen-Orient. Plus de pétrole en circulation, plus de risques de catastrophe. L'équation est arithmétique.
Pendant ce temps, Reporterre documente comment les conflits au Moyen-Orient détruisent méthodiquement les infrastructures d'énergies renouvelables — panneaux solaires carbonisés sous les frappes au Liban, projets gelés par l'instabilité. L'ironie mord : la fermeture du détroit d'Ormuz rappelle au monde sa dépendance au pétrole, mais la guerre empêche précisément de construire les alternatives.
Jake Adelstein enquête en Amérique : « Code bleu », le thriller du réel
Changement de registre, pas de température. Jake Adelstein, le journaliste américain connu pour Tokyo Vice, son enquête-immersion dans les bas-fonds du crime organisé japonais, revient avec Code bleu. Pour la première fois, note Le Figaro, il braque sa méthode sur son propre pays.
Le sujet : un tueur en série sévissant dans un hôpital lié au département des Anciens Combattants. Adelstein y met directement en cause le gouvernement américain. Le journaliste d'investigation, adepte de la « littérature du réel », retrouve ici le terrain qu'il maîtrise — celui où les institutions censées protéger deviennent complices du pire par inertie ou par calcul. Un écho troublant avec les glaciers argentins : quand l'État choisit de ne pas regarder.
Hela Ouardi : un Mahomet passé au crible de l'histoire
Autre livre, autre audace. L'historienne tunisienne Hela Ouardi publie Muhammad, un essai qui passe au crible critique les écrits les plus orthodoxes de l'islam, selon Le Figaro. Sa démarche — relier la vie personnelle du Prophète à sa vie publique, de l'enfance à la mort — bouscule les approches convenues.
Le geste intellectuel est rare. Appliquer les outils de l'analyse historique critique aux textes fondateurs d'une religion vivante, c'est accepter de déplaire à tout le monde : aux croyants qui y verront une profanation, aux laïcards qui n'y trouveront pas la charge qu'ils espèrent. Ouardi fait ce que le meilleur journalisme devrait faire — elle éclaire sans simplifier.
Ce qu'il faut retenir
Deux lignes de force traversent ce vendredi. La première : l'environnement reste la variable d'ajustement du politique, qu'on soit à Buenos Aires, à Anvers ou dans la vallée de la Bekaa. Les glaciers, les fleuves, les panneaux solaires — tout ce qui ne vote pas est sacrifié en premier.
La seconde : la culture du réel résiste. Adelstein et Ouardi, chacun à sa manière, font le travail que les institutions refusent — regarder en face ce qui dérange, documenter ce que le pouvoir préfère taire. Dans un monde qui brade ses ressources naturelles, ces voix-là sont peut-être notre dernière réserve.