Foncier, élevage, énergie verte : le Maroc protège ses ressources vitales

Foncier, élevage, énergie verte : le Maroc protège ses ressources vitales
Photo de Malik Osmonov sur Unsplash

Revue de presse du 9 avril 2026
Dernière mise à jour : 11:18

Le Maroc mène plusieurs batailles simultanées pour préserver ce qui le nourrit, au sens propre comme au figuré. Terres agricoles menacées par l'urbanisation, élevage en crise structurelle, infrastructure énergétique à bâtir pour accompagner l'essor numérique : trois fronts, un même enjeu — la souveraineté sur les ressources.

La terre d'abord : Béni Mellal-Khénifra sous protection

Le département de l'Agriculture relance l'établissement des Cartes agricoles régionales. Après plusieurs territoires déjà cartographiés, c'est la région de Béni Mellal-Khénifra qui entre dans le processus. L'objectif est clair : sanctuariser le foncier agricole, c'est-à-dire le rendre juridiquement intouchable face à la pression immobilière et industrielle.

Béni Mellal-Khénifra n'est pas n'importe quelle région. C'est le grenier arboricole du Royaume — olives, agrumes, grenade — et un bassin irrigué stratégique alimenté par les barrages du Tadla. Chaque hectare perdu ici ne se remplace pas. La carte agricole n'est pas un exercice administratif : c'est un acte de protection du patrimoine nourricier national.

Le timing n'est pas anodin. Après des années de sécheresse qui ont fragilisé le monde rural, l'État cherche à empêcher que la spéculation foncière achève ce que le climat a commencé. Quand les rendements baissent, la tentation de vendre la terre au plus offrant grandit. La sanctuarisation vient poser un verrou là où le marché, seul, détruirait l'outil de production.

Viande rouge : quand les prix révèlent une faille systémique

Le kilogramme de viande ovine dépasse désormais 130 dirhams dans plusieurs marchés de gros, notamment à Casablanca. Le bovin oscille entre 80 et 97 dirhams. Ces chiffres ne sont pas un accident saisonnier — ils traduisent une crise structurelle de la filière élevage marocaine.

Le Parlement s'est emparé du dossier. La question posée est brutale : où passent les milliards de dirhams d'aides publiques injectés dans le secteur ? Le cheptel national diminue, les coûts de l'alimentation animale explosent, et l'éleveur moyen ne s'en sort plus. Le consommateur, lui, subit la facture finale.

Le problème est environnemental autant qu'économique. La sécheresse a décimé les pâturages. Les nappes phréatiques reculent. L'aliment de bétail importé — orge, maïs — coûte de plus en plus cher sur les marchés internationaux. Le modèle d'élevage extensif marocain, historiquement dépendant de la pluie et du parcours naturel, atteint ses limites physiques. Sans repenser la gestion de l'eau, du fourrage et de la génétique animale, aucune subvention ne suffira à contenir la hausse des prix.

La viande rouge n'est pas qu'un poste budgétaire des ménages. C'est un indicateur de la santé des écosystèmes ruraux marocains.

Igouda : le pari écologique du numérique à Dakhla

À Marrakech, lors des discussions en marge du GITEX Africa, un projet a cristallisé les ambitions marocaines en matière de souveraineté numérique responsable : Igouda, à Dakhla. Ce data center souverain se veut alimenté par les énergies renouvelables — solaire et éolien — dont la région est abondamment pourvue.

L'enjeu dépasse la technologie. L'intelligence artificielle dévore de l'énergie. Former un modèle de langage consomme autant d'électricité qu'une petite ville pendant des semaines. Le Maroc, en positionnant Dakhla comme hub de calcul alimenté par du renouvelable, tente de résoudre une équation que l'Europe et les États-Unis peinent eux-mêmes à boucler : développer l'IA sans aggraver le bilan carbone.

Le plaidoyer marocain pour un partenariat euro-africain « éthique et énergétiquement viable » en matière d'IA prend ici tout son sens. Le Royaume ne se contente pas de demander un accès équitable à la technologie — il propose un modèle où la puissance de calcul s'adosse à l'énergie propre, plutôt que de dépendre de centrales fossiles comme c'est encore le cas dans la majorité des data centers mondiaux.

Ce qu'il faut retenir

Trois dossiers, une même logique : le Maroc cherche à protéger ses fondamentaux — la terre qui nourrit, l'élevage qui structure le monde rural, l'énergie qui alimentera l'économie de demain. La sanctuarisation du foncier agricole, la remise à plat des aides à l'élevage et le pari d'un numérique sobre en carbone dessinent une stratégie cohérente. Reste l'exécution. Car entre la carte agricole signée et le hectare effectivement protégé, entre l'annonce d'Igouda et le premier watt vert produit à Dakhla, il y a le fossé habituel entre l'ambition affichée et la réalité du terrain.