Maroc : l'État social avance, mais pour qui ?

Le Maroc déploie son État social à marche forcée, mais les inégalités explosent. Qui en profite vraiment ? Enquête sur un modèle à deux vitesses.

Maroc : l'État social avance, mais pour qui ?
Photo de Ricardo Arce sur Unsplash

L’État social marocain : une révolution… pour les happy few ?

Le Maroc célèbre son État social comme une "révolution historique". En quelques années, le pays a déployé une mécanique ambitieuse : protection sociale, aides directes, logements sociaux, dialogue social élargi. Sur le papier, c’est un bond en avant. Dans les faits, le système révèle déjà ses limites – et ses bénéficiaires réels ne sont pas toujours ceux qu’on croit.

D’un côté, l’État social s’étend. De l’autre, les inégalités se creusent. Le paradoxe n’est qu’apparent : le Maroc construit un filet social… tout en laissant prospérer une économie qui concentre les richesses. Résultat ? Une société à deux vitesses, où l’accès aux opportunités dépend moins de la protection sociale que du patrimoine de départ.


432 ultra-riches et des millions de laissés-pour-compte

Selon The Wealth Report 2026 de Knight Frank, le Maroc compte désormais 432 individus dont le patrimoine dépasse 30 millions de dollars. En cinq ans, leur nombre a bondi de 41 %. Une progression fulgurante, portée par l’immobilier, la finance et les services – des secteurs où l’État a justement assoupli les régulations pour attirer les investissements.

Pendant ce temps, le marché du travail reste un champ de ruines. Le Haut-Commissariat au Plan (HCP) a récemment remplacé le terme "emploi" par "main-d’œuvre", un glissement sémantique qui en dit long. Derrière ce vocabulaire se cache une réalité crue : des centaines de milliers de postes vacants coexistent avec un chômage endémique. Pourquoi ? Parce que l’offre et la demande ne se rencontrent pas. Les entreprises peinent à recruter des profils qualifiés, tandis que les jeunes diplômés, souvent formés dans des filières saturées, se retrouvent sans débouchés.

L’État social, dans ce contexte, agit comme un pansement sur une fracture ouverte. Les aides directes soulagent les ménages les plus modestes, mais elles ne résolvent pas le problème structurel : une économie qui produit des ultra-riches d’un côté, et des travailleurs précaires de l’autre.


La fracture numérique : le prochain défi invisible

L’ONU vient de tirer la sonnette d’alarme : une "pandémie numérique" pourrait plonger le monde dans le chaos. Au Maroc, cette menace révèle une autre faille de l’État social. Le pays a fait des progrès en matière d’inclusion financière (avec des initiatives comme l’InsurTech), mais il reste vulnérable aux chocs technologiques.

Imaginez un black-out numérique : les paiements bloqués, les hôpitaux privés de données, les réseaux électriques en chute. Les scénarios décrits par l’ONU ne sont pas de la science-fiction. Ils sont plausibles – et le Maroc, comme beaucoup de pays émergents, n’y est pas préparé.

Pourtant, l’État social marocain mise sur le numérique pour se déployer. Les plateformes comme DirectEntreprise (plus de 50 300 entreprises créées en ligne depuis 2023) ou les aides dématérialisées supposent un accès universel à Internet. Or, les inégalités territoriales et sociales rendent cet accès inégal. À Marrakech, des quartiers entiers comme Fakhara manquent d’écoles, mais aussi d’infrastructures numériques. Comment parler d’État social quand une partie de la population est déjà exclue du monde connecté ?


Qui profite vraiment de l’État social ?

L’État social marocain avance à marche forcée, mais ses bénéfices sont inégalement répartis. Trois dynamiques se dessinent :

  1. Les ultra-riches : Leur nombre explose, et leur fortune aussi. Ils profitent d’un environnement fiscal et réglementaire favorable, tout en bénéficiant indirectement des stabilisateurs sociaux (qui évitent les tensions trop fortes).
  2. Les classes moyennes urbaines : Elles accèdent à des services améliorés (santé, éducation), mais restent fragilisées par le coût de la vie et la précarité de l’emploi.
  3. Les populations rurales et périurbaines : Elles sont les grandes oubliées. Les aides existent, mais leur accès est compliqué par des barrières administratives, géographiques et numériques.

À Tasseltant, près de Marrakech, les habitants vivent au milieu des ordures, faute d’un contrat de nettoyage stable. À Fakhara, 4 000 élèves traversent chaque jour une route dangereuse pour rejoindre leur école. Pendant ce temps, l’OMPIC célèbre les 50 300 entreprises créées en ligne. Le contraste est saisissant.


Ce qu’il faut retenir

L’État social marocain n’est pas un échec. C’est un chantier nécessaire, mais incomplet. Pour qu’il tienne ses promesses, trois conditions doivent être remplies :

  1. Rééquilibrer la croissance : Une économie qui ne profite qu’à une minorité ne peut pas financer un État social durable. Il faut des politiques fiscales plus progressives et une lutte réelle contre l’évasion.
  2. Investir dans l’éducation et la formation : Le paradoxe du marché du travail (postes vacants vs chômeurs diplômés) montre que le système éducatif est déconnecté des besoins économiques.
  3. Garantir l’accès aux services de base : L’État social ne peut pas se contenter d’aides financières. Il doit aussi assurer l’accès à l’eau, à l’électricité, aux écoles et aux hôpitaux – partout, pas seulement dans les grandes villes.

Le Maroc a les moyens de réussir. Mais pour l’instant, son État social ressemble à un palace dont les portes restent fermées pour la majorité. La question n’est plus de savoir si le pays peut se payer un État social. C’est de savoir pour qui.