Emploi au Maroc : les 850 000 postes cachent-ils une réalité plus fragile ?

Le gouvernement annonce 850 000 emplois créés hors agriculture. Mais entre sécheresse, reports Forsa et emploi précaire, les chiffres méritent un examen serré.

Emploi au Maroc : les 850 000 postes cachent-ils une réalité plus fragile ?
Photo de Adeolu Eletu sur Unsplash

Revue de presse du 10 avril 2026
Dernière mise à jour : 23:44

850 000 postes — mais à quel prix pour l'agriculture ?

Le chiffre claque comme un slogan de campagne. Vendredi 10 avril, Aziz Akhannouch a présidé une réunion de suivi de la feuille de route de l'emploi. Le bilan affiché : 850 000 postes créés dans les secteurs non agricoles entre 2021 et 2025, soit une moyenne de 170 000 par an. Le gouvernement va plus loin — si la dynamique de 2025 (233 000 postes) se maintient, le cap du million serait franchi fin 2026.

Impressionnant. Sur le papier.

Car il y a un astérisque gros comme le barrage Al Massira à moitié vide : ces chiffres excluent délibérément le secteur agricole. La présidence du gouvernement le reconnaît elle-même, évoquant les « postes perdus par le secteur agricole du fait de la sécheresse ». Autrement dit, on célèbre la création d'emplois d'un côté du tableau tout en passant sous silence l'hémorragie de l'autre.

Le Maroc reste un pays où l'agriculture emploie encore près d'un tiers de la population active, principalement dans le monde rural. Exclure ce secteur du décompte, c'est dresser le portrait économique du Royaume en escamotant un tiers du visage. C'est un choix de communication, pas un choix statistique.

La vraie question, celle que personne ne pose lors des réunions ministérielles : quel est le solde net ? Combien de postes le secteur agricole a-t-il détruits sur la même période 2021-2025, marquée par des sécheresses successives d'une sévérité historique ? Sans cette donnée, les 850 000 postes restent un chiffre orphelin, amputé de sa contrepartie.

Que vaut un emploi créé quand on ne dit rien de sa qualité ?

Les 170 000 postes annuels moyens soulèvent une deuxième interrogation, plus structurelle. Créer un emploi, d'accord — mais lequel ? Un CDI dans l'industrie automobile de Kénitra, un CDD saisonnier dans le tourisme à Marrakech, un poste informel dans le BTP à Casablanca : ces trois réalités n'ont rien en commun, sinon de figurer sous la même rubrique statistique.

Le gouvernement Akhannouch met en avant sa « feuille de route de l'emploi » et les différents programmes sectoriels présentés lors de la réunion du 10 avril. Mais le communiqué officiel reste muet sur la ventilation qualitative de ces créations. Pas un mot sur la part de l'emploi formel versus informel. Rien sur la durée moyenne des contrats. Silence sur les niveaux de rémunération.

Or, le Maroc fait face à un paradoxe bien documenté : le taux de chômage des diplômés dépasse structurellement celui des non-diplômés. Cela suggère un marché du travail qui crée des postes, certes, mais pas nécessairement ceux qu'attend une jeunesse de plus en plus éduquée. Quand un ingénieur fraîchement sorti de l'ENSEM se retrouve à arbitrer entre un stage prolongé et l'émigration, la statistique brute des 170 000 postes perd de sa superbe.

L'accélération à 233 000 postes en 2025 est notable. Mais on peut se demander quelle part de cette accélération est imputable aux grands chantiers liés à la Coupe du Monde 2030 — des emplois par nature temporaires, concentrés dans le BTP et les infrastructures. Si c'est le cas, la projection d'un million de postes cumulés fin 2026 repose en partie sur une impulsion conjoncturelle, pas sur une transformation structurelle du marché du travail.

Programme Forsa : l'entrepreneuriat comme amortisseur — ou comme aveu d'échec ?

Pendant que le gouvernement affiche ses chiffres d'emploi, un autre indicateur, plus discret, raconte une histoire différente. Le programme Forsa, dispositif phare de soutien à l'entrepreneuriat lancé pour permettre aux jeunes de créer leur propre activité, montre des signes de tension.

Sur les 21 000 porteurs de projets accompagnés, près de 4 600 ont demandé un report de 12 mois de leurs échéances de remboursement. Soit plus d'un bénéficiaire sur cinq. Le ministère du Tourisme, de l'Artisanat et de l'Économie sociale et solidaire a d'ailleurs publié un rappel pressant : les avenants doivent être signés avant le 30 avril 2026, faute de quoi les demandes seront considérées caduques.

À ce jour, sur les 4 600 demandes validées, seules 1 400 signatures ont été enregistrées. Moins d'un tiers. Cela signifie que 3 200 bénéficiaires n'ont toujours pas formalisé un report dont ils ont pourtant besoin. Pourquoi ? Manque d'information ? Éloignement des agences bancaires ? Découragement pur et simple ? Là encore, les données manquent.

Ce ratio de 22 % de demandes de report n'est pas catastrophique en soi. Dans tout programme d'aide à la création d'entreprise, une fraction significative de projets rencontre des difficultés. Mais il dit quelque chose d'important : lorsqu'on transforme un chômeur en micro-entrepreneur, on n'a pas nécessairement créé de la valeur économique durable. On a parfois simplement transféré le risque — de l'État vers l'individu, avec un prêt à rembourser en prime.

Le programme Forsa a été conçu comme un levier d'inclusion économique. Sa philosophie — donner sa chance à qui veut entreprendre — est louable. Mais quand un cinquième des bénéficiaires ne peut plus honorer ses échéances, la question de l'accompagnement post-création se pose avec acuité. Financer un projet, c'est le début. Lui permettre de survivre au-delà de la première année, c'est autre chose.

La banque bouge — mais pour qui exactement ?

Dans ce paysage économique contrasté, un signal mérite attention. Saham Bank a annoncé la gratuité totale des virements classiques et instantanés pour l'ensemble de ses clients, y compris interbancaires, dès un forfait mensuel de 35 dirhams.

L'initiative peut sembler anecdotique rapportée aux grands agrégats macroéconomiques. Elle ne l'est pas. Elle révèle une mutation en cours dans le secteur bancaire marocain, longtemps critiqué pour ses frais élevés et son faible taux de bancarisation des populations modestes.

Quand une banque rend gratuits les virements instantanés — y compris vers les concurrents — elle fait un pari stratégique. Elle mise sur le volume et la captation de clientèle plutôt que sur la rente tarifaire. C'est un modèle inspiré des néobanques européennes, adapté au contexte marocain avec un prix d'entrée calibré pour le pouvoir d'achat local.

Cela dit, 35 dirhams par mois, c'est 420 dirhams par an. Pour un salarié au SMIG, c'est loin d'être négligeable. La « démocratisation bancaire » a encore un seuil. Elle atteint ceux qui ont déjà un pied dans l'économie formelle — pas nécessairement les travailleurs de l'informel, les saisonniers agricoles ou les bénéficiaires du programme Forsa en difficulté de remboursement.

La vraie révolution serait que ces innovations bancaires — virements gratuits, applications digitales, accès 24/7 — atteignent les entrepreneurs des petites villes et du monde rural, ceux-là mêmes que les programmes publics comme Forsa sont censés accompagner. Pour l'instant, on peut craindre que l'innovation bancaire et les politiques d'emploi avancent sur des rails parallèles, sans jamais se croiser là où le besoin est le plus criant.

Le mirage du million : projection ou promesse ?

Revenons au chiffre phare. Le gouvernement projette un million de postes d'emploi créés (hors agriculture) d'ici fin 2026. Pour y parvenir, il faudrait maintenir le rythme de 2025 — 233 000 créations — tout au long de 2026. C'est ambitieux.

Plusieurs facteurs pourraient soutenir cette dynamique. Les investissements liés au Mondial 2030 montent en puissance. Le secteur automobile continue son expansion, avec des capacités installées qui font du Maroc le premier producteur du continent. Le tourisme a retrouvé, voire dépassé, ses niveaux pré-Covid. Le digital et les services, portés notamment par l'écosystème visible au Gitex Africa — dont la 4e édition vient de se tenir — génèrent de l'activité.

Mais d'autres facteurs jouent en sens inverse. La sécheresse structurelle fragilise non seulement l'agriculture, mais l'ensemble de l'économie rurale — commerce, transport, services. L'inflation, bien que maîtrisée, a érodé le pouvoir d'achat. Le contexte international reste incertain, entre tensions commerciales et ralentissement des partenaires européens du Maroc.

Surtout, la projection du million repose sur une hypothèse forte : que le rythme de 2025 n'était pas un pic conjoncturel mais une nouvelle vitesse de croisière. Or, 233 000 postes, c'est 37 % de plus que la moyenne annuelle des quatre années précédentes. Un tel saut quantitatif appelle une explication que le communiqué gouvernemental ne fournit pas.

S'agit-il de l'effet des chantiers d'infrastructure ? De l'arrivée à maturité de stratégies sectorielles lancées il y a plusieurs années ? D'un changement méthodologique dans le comptage ? Sans transparence sur les sources de cette accélération, le million de postes relève davantage de la projection volontariste que de la prévision fondée.

Ce que les chiffres ne disent pas — et ce qu'il faudrait exiger

Le bilan économique de ce vendredi 10 avril dessine un Maroc à deux vitesses. D'un côté, des indicateurs macro qui bougent dans le bon sens : création d'emplois en hausse, innovation bancaire, écosystème entrepreneurial en structuration. De l'autre, des angles morts persistants : l'emploi agricole sacrifié sur l'autel de la communication, un programme Forsa dont un cinquième des bénéficiaires vacille, une qualité de l'emploi qui reste la grande absente du débat.

Le gouvernement Akhannouch a fait de l'emploi sa priorité affichée. La feuille de route existe, les réunions de suivi se tiennent, les chiffres sont publiés. Mais publier des chiffres n'est pas rendre des comptes. Rendre des comptes, c'est accepter que les données soient interrogées, contextualisées, mises en regard des réalités vécues.

Ce qu'un citoyen marocain est en droit d'exiger aujourd'hui, ce n'est pas un chiffre brut de postes créés. C'est un tableau complet : emplois créés ET détruits, tous secteurs confondus. Part du formel et de l'informel. Durée moyenne des contrats. Niveau de rémunération médian. Taux de survie des entreprises Forsa à 24 mois. Ventilation régionale — car un emploi créé à Casablanca ne résout pas le chômage à Errachidia.

Tant que ces données resteront dans l'ombre, les 850 000 postes demeureront ce qu'ils sont : un chiffre commode, brandi comme preuve de réussite, mais insuffisant pour mesurer si le Maroc est vraiment en train de gagner la bataille de l'emploi — ou simplement de mieux la raconter.