Émotions, IA littéraire et génétique : les innovations qui interrogent notre humanité
En 2026, la science des émotions, l'IA littéraire et la génétique des chauves-souris redéfinissent les frontières entre humain et machine, nature et culture. Trois avancées qui questionnent notre rapport au vivant.
L’automne 2026 s’ouvre sur un paradoxe : alors que les technologies redessinent les contours de l’humain, c’est dans les recoins les plus intimes de notre existence – nos émotions, nos récits, notre lien au vivant – que les innovations scientifiques et culturelles frappent le plus fort. Trois dossiers, trois angles morts de la modernité, interrogent cette semaine notre capacité à concilier progrès et sens.
L’affectivisme : quand les émotions deviennent une science exacte
David Sander, directeur du Centre interfacultaire en sciences affectives de l’Université de Genève, le résume sans détour : « Nous sommes entrés dans l’ère de l’affectivisme. » Derrière ce néologisme se cache une révolution discrète, mais profonde. Les émotions, longtemps reléguées au domaine de la subjectivité, sont désormais un champ de recherche structuré, avec ses protocoles, ses applications concrètes et ses enjeux éthiques.
Selon le chercheur, dont les travaux sont cités par Le Monde, l’éventail des émotions reconnues par la science s’est considérablement élargi au fil des décennies. Là où la psychologie classique se limitait à six émotions de base (joie, tristesse, colère, peur, surprise, dégoût), les neurosciences contemporaines en recensent désormais des dizaines, des plus universelles aux plus contextuelles. « La honte, l’embarras, la fierté, l’admiration… Ces émotions dites ‘sociales’ sont désormais mesurables, modélisables, et même exploitables », explique-t-il.
Les applications sont déjà là. Dans le domaine médical, des algorithmes analysent les micro-expressions faciales pour détecter précocement des troubles psychiatriques. En marketing, des start-ups promettent de décrypter les réactions émotionnelles des consommateurs en temps réel. En politique, des outils de sentiment analysis scrutent les discours pour en évaluer l’impact affectif. « L’émotion n’est plus un épiphénomène, mais une donnée comme une autre », souligne Sander. Une donnée, donc, susceptible d’être instrumentalisée.
Reste une question, aussi vieille que la philosophie : si nos émotions deviennent un objet de science, que reste-t-il de notre libre arbitre ? « La frontière entre compréhension et manipulation est ténue », admet le chercheur. À l’heure où des entreprises comme Affectiva (rachetée par Smart Eye en 2025) commercialisent des logiciels capables de « prédire » les réactions émotionnelles, la tentation est grande de réduire l’humain à une équation. « Nous ne sommes pas des machines à émotions, mais des êtres qui les vivent, les interprètent et les transforment », rappelle-t-il. Une nuance que la technologie, parfois, oublie.
Thélyson Orélien et le roman qui divise : faut-il étiqueter les œuvres écrites par IA ?
L’affaire a éclaté comme un coup de tonnerre dans le milieu littéraire. Thélyson Orélien, auteur du roman C’était ça ou mourir (publié en 2025 et salué par la critique), est accusé d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle pour rédiger des passages entiers de son livre. Si l’écrivain nie farouchement, le débat qu’il a déclenché dépasse largement sa personne : faut-il imposer un label pour distinguer les œuvres écrites par des humains de celles générées, même partiellement, par des machines ?
Thomas B. Reverdy, écrivain et professeur de lettres, répond sans ambiguïté dans une tribune publiée par Le Monde : « Si j’apprends que c’est une machine qui m’a ému, cette émotion ne m’intéresse plus. » Pour lui, l’enjeu n’est pas seulement esthétique, mais existentiel. « La littérature, c’est d’abord une voix, une subjectivité, une présence. Une IA peut imiter le style, reproduire des structures narratives, mais elle ne peut pas éprouver. Et c’est cette absence de vécu qui rend l’œuvre stérile. »
Le problème, cependant, est plus complexe qu’il n’y paraît. Comme le soulignent plusieurs éditeurs interrogés par Libération, les frontières entre écriture humaine et assistance algorithmique sont de plus en plus floues. Certains auteurs utilisent des outils comme Sudowrite ou Jasper pour surmonter le syndrome de la page blanche, corriger des tournures ou générer des idées. « Où place-t-on la limite ? », s’interroge l’un d’eux. « Est-ce qu’un roman écrit à 90 % par un humain, mais avec des dialogues retravaillés par une IA, mérite le label ‘100 % humain’ ? »
Face à ces questions, le ministère de la Culture a annoncé fin septembre la création d’un groupe de travail sur l’« éthique de la création assistée ». Parmi les pistes envisagées : un système de certification, inspiré des labels bio ou des mentions « film tourné en pellicule », qui indiquerait le degré d’intervention humaine dans une œuvre. « Il ne s’agit pas de diaboliser l’IA, mais de garantir la transparence », explique une source proche du dossier. Une transparence qui, pour Reverdy, est une question de survie pour la littérature. « Si le lecteur ne sait plus qui parle – un humain ou une machine –, alors la confiance est rompue. Et sans confiance, il n’y a plus de littérature. »
Les chauves-souris, ces sentinelles oubliées de la science
Elles volent dans l’ombre, hantent les grottes et inspirent les légendes. Pourtant, les chauves-souris sont en train de devenir l’un des sujets les plus brûlants de la recherche scientifique. Le consortium international Bat1K, qui rassemble des généticiens du monde entier, vient de publier une étude majeure dans Nature : pour la première fois, la généalogie complète des 1 500 espèces de chiroptères connues est établie. Et le résultat est surprenant : l’ordre des chauves-souris serait né en Europe il y a environ 65 millions d’années, peu après la disparition des dinosaures.
« C’est une révolution », estime Emma Teeling, généticienne à l’University College Dublin et co-autrice de l’étude. « Nous pensions que les chauves-souris étaient apparues en Asie ou en Afrique. Or, nos données montrent qu’elles ont émergé en Europe, avant de se diversifier et de coloniser la planète. » Une découverte qui bouleverse les théories établies et ouvre de nouvelles pistes pour comprendre l’évolution des mammifères.
Mais pourquoi un tel engouement pour ces animaux souvent mal aimés ? « Parce qu’elles détiennent des clés pour la médecine, l’écologie et même la technologie », répond Teeling. Les chauves-souris sont les seuls mammifères capables de voler activement, un exploit qui fascine les biomécaniciens. Leur système immunitaire, d’une robustesse exceptionnelle, intéresse les virologues : certaines espèces hébergent des virus mortels pour l’homme (comme Ebola ou le SRAS-CoV-2) sans tomber malades. « Comprendre comment elles résistent pourrait nous aider à développer de nouveaux traitements », explique la chercheuse.
Autre atout : leur rôle écologique. Les chauves-souris sont des pollinisatrices majeures (elles assurent la reproduction de plus de 500 espèces végétales, dont le cacao et l’agave) et des régulateurs naturels des populations d’insectes. « Sans elles, les écosystèmes s’effondreraient », rappelle Teeling. Pourtant, près d’un tiers des espèces sont menacées, victimes de la destruction de leur habitat, des pesticides ou des éoliennes.
Face à ces enjeux, Bat1K ne compte pas s’arrêter là. « Notre prochain objectif ? Séquencer le génome de toutes les espèces d’ici 2030 », annonce la généticienne. Un projet ambitieux, qui pourrait bien faire des chauves-souris les nouvelles stars de la science. « Elles ont tant à nous apprendre. Il est temps de les regarder autrement. »
Ce qu’il faut retenir
- L’affectivisme : Les émotions, désormais mesurables et modélisables, deviennent un enjeu scientifique et éthique. Leur exploitation croissante interroge notre rapport à l’intimité et à la manipulation.
- L’IA littéraire : Le débat sur la transparence des œuvres assistées par intelligence artificielle divise le monde de l’édition. Faut-il un label pour distinguer l’humain de la machine ?
- Les chauves-souris : Longtemps négligées, elles émergent comme un modèle pour la médecine, l’écologie et la technologie. Leur généalogie, récemment établie, bouleverse les théories sur l’évolution des mammifères.
Dans un monde où la frontière entre naturel et artificiel s’estompe, ces trois dossiers rappellent une évidence : le progrès ne se mesure pas seulement à l’aune de la performance, mais aussi à celle de notre humanité.