Climat : El Niño revient pendant qu'on bâillonne les sentinelles
Revue de presse du 10 avril 2026
Dernière mise à jour : 09:32
Les océans n'ont presque jamais été aussi chauds à cette saison. C'est Copernicus — l'observatoire européen du climat — qui le dit, pas un militant. Et ce que ces chiffres annoncent mérite qu'on s'arrête, car tout se tient : l'urgence climatique s'accélère, les solutions technologiques balbutient, et la droite européenne choisit précisément ce moment pour démanteler la société civile écologiste.
Les océans en surchauffe : El Niño frappe à la porte
Selon le bulletin mensuel de Copernicus publié début avril, mars 2026 a enregistré la deuxième température de surface marine la plus élevée jamais mesurée à l'échelle mondiale — un dixième de degré seulement en dessous du record absolu de mars 2024. Ces observations, précise l'observatoire européen, signalent une "transition probable" vers El Niño.
Ce nom résonne différemment depuis les années 2020. El Niño, c'est ce phénomène climatique naturel — réchauffement périodique d'une partie du Pacifique — qui, combiné au changement climatique anthropique, produit des effets amplifiés : sécheresses, inondations, canicules. Le dernier épisode, en 2023-2024, avait contribué à faire de 2024 l'année la plus chaude jamais enregistrée. Celui qui pointe aujourd'hui s'annonce sur un océan déjà surchauffé par des décennies d'émissions.
La mécanique est simple à comprendre, terrifiante à contempler : plus l'océan part chaud, plus El Niño frappe fort à l'arrivée. Et le thermomètre part de plus en plus haut.
Capter le CO₂ dans l'air : la promesse française qui hésite
Face à cette urgence, une réponse technologique émerge timidement sur le territoire : le captage direct de CO₂ atmosphérique, dit DAC pour Direct Air Capture. Le Monde révèle que des start-up et des laboratoires français développent leurs premiers prototypes. Yama, installée à Drancy en Seine-Saint-Denis, fait partie des pionniers — sa tour de réfrigération a vu le jour en juillet 2025.
Le principe est séduisant sur le papier : aspirer le dioxyde de carbone directement dans l'atmosphère, le concentrer, le stocker ou le réutiliser. Des "émissions négatives" pour compenser ce qu'on ne parvient pas à réduire. Mais les bémols sont sérieux. Ces technologies restent coûteuses. Leur efficacité énergétique pose question : capter du CO₂ consomme de l'énergie, qui peut elle-même en produire. Et leur déploiement à l'échelle nécessaire pour peser sur le climat mondial n'a été démontré nulle part.
Le DAC n'est pas la solution miracle, et personne de sérieux ne le prétend. C'est peut-être un outil parmi d'autres — à condition de ne pas en faire l'alibi du statu quo. L'histoire de la lutte climatique est jalonnée de technologies "prometteuses" qui ont servi d'excuse pour ne pas réduire les émissions à la source. Le vrai test du captage carbone ne sera pas son efficacité en laboratoire, mais la façon dont les décideurs politiques l'intégreront — ou l'instrumentaliseront.
La droite européenne veut museler les ONG écologistes
C'est dans ce contexte d'urgence croissante que la droite et l'extrême droite européennes choisissent de s'attaquer à un front inattendu : les ONG environnementales. Selon un reportage de Reporterre depuis Bruxelles, l'objectif assumé est de couper les subventions aux organisations de la société civile travaillant sur l'écologie. Derrière la manœuvre, c'est la place même de ces acteurs dans le débat public européen qui est visée.
Le prétexte est toujours le même : ces ONG seraient trop politisées, trop militantes, insuffisamment "neutres". C'est oublier — délibérément — que défendre la biodiversité ou alerter sur la pollution n'a rien d'idéologique. Ou plutôt : c'est le reconnaître, et choisir de le punir.
Ce n'est pas une coïncidence de calendrier. Tandis que les océans frôlent des records et qu'El Niño s'annonce, l'enjeu politique est précisément de réduire au silence ceux qui font le lien entre les données scientifiques et les responsabilités politiques. Sans les ONG pour documenter, interpeller, porter les dossiers devant les tribunaux, les gouvernements négocient entre eux — ce qui revient à négocier dans le vide.
La société civile écologiste n'est pas parfaite. Certaines organisations ont leurs dogmes, leurs angles morts. Mais la réponse à leurs imperfections n'est pas l'asphyxie financière — c'est le débat. Ce que veut la droite européenne n'est pas un débat. C'est le silence.
Trois signaux, une seule cohérence
L'urgence climatique monte, les solutions balbutient, et les contre-pouvoirs sont attaqués simultanément. Le retour probable d'El Niño sur des océans déjà surchauffés n'est pas une abstraction scientifique — c'est une prévision de dommages concrets pour des populations concrètes dans un avenir proche. Les start-up françaises du captage carbone ont le mérite d'exister, mais elles ne sauveront pas la mise si elles servent d'alibi à l'inaction industrielle. Et museler les ONG au moment précis où leurs alertes se révèlent les plus fondées, c'est une décision politique dont l'histoire gardera la trace.