Économie marocaine : le triomphalisme à 1,6 MMDH par mois

Sekkouri célèbre le dialogue social, Fettah subventionne les carburants à 1,6 MMDH par mois. Derrière les bilans triomphants, qui paie vraiment ?

Économie marocaine : le triomphalisme à 1,6 MMDH par mois
Photo de Matthew Stephenson sur Unsplash

Le bilan, version Akhannouch : tout va très bien

Ce mardi, l'Exécutif joue partition d'orchestre. Sekkouri parle d'un dialogue social « exceptionnel ». Fettah aligne les milliards lâchés sur les carburants. Le RNI, parti du chef du gouvernement, dénonce les « surenchères » de l'opposition. Trois voix, un seul refrain : le bilan d'Aziz Akhannouch est solide, et ceux qui en doutent n'ont rien compris. Sauf qu'en additionnant les chiffres officiels, on découvre une autre histoire — celle d'un État qui paie cher pour tenir un récit.

Le dialogue social, un « exceptionnel » très calculé

Younes Sekkouri, ministre de l'Inclusion économique, est venu défendre lundi à la Chambre des représentants ce qu'il qualifie de bilan hors normes. Selon ses chiffres, près de 4,25 millions de salariés et de fonctionnaires ont bénéficié des hausses salariales issues du cycle d'avril : 3 millions dans le privé, 1,25 million dans le public. Le ministre y voit « le volume d'une intervention publique hors du commun ». Le qualificatif est généreux.

Ces revalorisations ne tombent pas du ciel. Elles arrivent après plusieurs mois de tensions sociales, de grèves dans la santé et l'éducation, et d'une inflation qui a rongé le pouvoir d'achat. Le gouvernement ne distribue pas un bonus : il rattrape un retard. Présenter cela comme « exceptionnel » revient à confondre l'urgence et la générosité. Et quand le RNI ajoute, dans la foulée, que ces réformes seraient « tangibles » et que les critiques relèvent de la « surenchère politique », le débat démocratique se transforme en exercice d'autosatisfaction.

Les carburants, ce trou de 19 milliards qu'on ne nomme pas

L'autre chiffre du jour, lui, donne le vertige. La ministre de l'Économie et des Finances, Nadia Fettah Alaoui, a confirmé devant les députés que le gouvernement mobilise 1,6 milliard de dirhams par mois pour amortir la flambée des carburants. Soit, en année pleine, près de 19,2 MMDH. La ministre justifie : sans cette intervention, la hausse internationale — jusqu'à 65 % selon ses propres mots — frapperait directement le pouvoir d'achat des Marocains.

C'est vrai. Mais la formule choisie par Fettah est révélatrice. Elle explique que l'Exécutif refuse une « approche technique et numérique » au profit de marges de manœuvre pour les « grands chantiers ». Traduction : on subventionne le diesel pour ne pas voir s'effondrer la demande intérieure pendant qu'on finance le Mondial 2030, les chantiers de l'eau, les routes. La libéralisation des prix des carburants, votée en 2015, est devenue de fait un système de soutien permanent — sans transparence sur la marge captée par les distributeurs, sujet que la Cour des comptes avait pointé sans qu'aucune réforme ne suive.

19 MMDH par an, c'est plus que le budget annuel du ministère de la Santé. Le débat n'est pas de savoir s'il faut soutenir les ménages — il faut. Le débat, esquivé, est : pourquoi cette dépense ne s'accompagne d'aucune réforme structurelle de la fiscalité énergétique ? Et combien de temps les finances publiques tiendront-elles ce rythme ?

Télécoms : la croissance qui ralentit, le silence officiel

Pendant que les ministres communiquent, la Direction des études et des prévisions financières (DEPF) publie un chiffre moins glorieux. La valeur ajoutée du secteur information et communication a progressé de 1,7 % en 2025, contre 3 % en 2024. La dynamique se tasse. Le parc global de téléphonie a augmenté de 1,7 %, après +4,4 % un an plus tôt — plus de la moitié de la croissance s'évapore.

Ce ralentissement n'est pas anecdotique. Le secteur télécoms est l'un des piliers de la modernisation économique, et son essoufflement intervient au moment où le pays mise sur le numérique pour préparer le Mondial 2030 et attirer les services à valeur ajoutée. Une économie qui veut basculer vers l'innovation ne peut pas se contenter d'un parc mobile qui stagne. Le contraste est cruel : un État qui claironne « 4,25 millions de bénéficiaires » dans le social, et qui laisse passer sans commentaire un signal aussi net sur la productivité numérique.

Ce qu'il faut retenir

L'Exécutif marocain a choisi son angle pour la fin avril : tout va bien, le bilan est solide, l'opposition fait du bruit. Les chiffres bruts racontent autre chose. Les hausses salariales rattrapent l'inflation, elles ne la devancent pas. Les 19 milliards de subvention carburants tiennent à bout de bras un pouvoir d'achat fragile, sans réforme structurelle à l'horizon. Et la croissance du numérique se grippe pendant qu'on parle d'autre chose. Le triomphalisme a un coût — et pour l'instant, ce coût est budgétaire avant d'être politique.