École, IA et identité : les nouvelles fractures de la société française
Les résultats de PISA 2025 révèlent une aggravation des inégalités scolaires, tandis que l’IA redéfinit le corps et l’espace public interroge la représentation des femmes. Enquête sur trois fronts sociétaux majeurs.
La France aborde ce week-end de rentrée avec trois dossiers qui dessinent les contours d’une société en tension : l’école, accusée d’amplifier les inégalités ; l’intelligence artificielle, qui transforme le corps en marchandise ; et l’espace public, où la statuaire révèle un déséquilibre persistant entre les genres. Trois sujets qui, loin des polémiques politiques immédiates, interrogent les fondements mêmes du vivre-ensemble.
PISA 2025 : l’école française, machine à creuser les inégalités
Les résultats de l’enquête PISA 2025, publiés ce mois-ci, confirment une tendance alarmante : le système scolaire français ne se contente plus de reproduire les inégalités sociales, il les accentue. Selon Grégoire Borst, professeur de psychologie du développement à l’université Paris Cité et auteur d’une tribune dans Le Monde, « les écarts de performance entre élèves favorisés et défavorisés se sont creusés de manière significative depuis 2018 ». Une dégradation qui place la France parmi les pays de l’OCDE où l’origine sociale pèse le plus sur les résultats scolaires.
Les chiffres sont sans appel : en mathématiques, les élèves issus des milieux les plus aisés obtiennent des scores supérieurs de 110 points à ceux des milieux modestes – soit l’équivalent de près de trois années d’apprentissage. En compréhension de l’écrit, l’écart atteint 105 points. « Ces résultats ne sont pas une surprise, mais une confirmation », analyse Borst. « La France a fait le choix, depuis des décennies, d’un système élitiste où les moyens sont concentrés sur une minorité d’établissements et d’élèves. »
Le diagnostic du chercheur met en lumière un paradoxe français : alors que l’école est censée être le creuset de l’égalité républicaine, elle fonctionne de plus en plus comme un miroir grossissant des fractures sociales. Les solutions avancées – renforcement des moyens en éducation prioritaire, formation des enseignants aux neurosciences cognitives, ou encore développement de l’accompagnement personnalisé – se heurtent à un contexte budgétaire contraint. Le budget 2027, présenté la semaine dernière, prévoit en effet une stagnation des crédits alloués à l’Éducation nationale, malgré l’urgence pédagogique soulignée par PISA.
L’IA et le corps : quand le visage devient une marchandise
En Chine, un nouveau marché émerge, où le corps humain – et plus précisément le visage – se transforme en ressource monétisable. Des plateformes rémunèrent désormais des acteurs, mais aussi des particuliers, pour « louer » leurs traits à des algorithmes générateurs de micro-dramas, ces séries courtes produites en masse par intelligence artificielle. Selon Libération, qui a enquêté sur ce phénomène, « certains utilisateurs gagnent jusqu’à 500 yuans (65 euros) par mois en cédant l’usage de leur visage pour des scènes de quelques secondes ».
Le procédé, qui s’apparente à une forme de « crowdsourcing biométrique », soulève des questions éthiques majeures. D’abord, celle du consentement : des visages sont parfois utilisés sans autorisation, capturés via des bases de données publiques ou des réseaux sociaux. Ensuite, celle de la propriété numérique : à qui appartient un visage une fois numérisé ? Les plateformes chinoises, comme Xiaohongshu ou Douyin (la version locale de TikTok), se contentent de clauses contractuelles floues, laissant les utilisateurs dans un flou juridique.
Ce marché, encore marginal en Europe, pourrait bien s’exporter. En France, où la loi bioéthique encadre strictement l’utilisation des données biométriques, les débats sur la régulation de l’IA générative sont déjà vifs. « La question n’est plus de savoir si ces pratiques vont arriver chez nous, mais quand », estime un juriste spécialisé dans le droit du numérique, interrogé par Le Monde. Pour l’heure, aucune législation européenne ne traite spécifiquement de la « location » de traits humains à des fins commerciales.
L’espace public, miroir des inégalités de genre
À Paris, une promenade organisée dans le cadre du Festival du Monde a mis en lumière une réalité souvent ignorée : la statuaire publique célèbre massivement les hommes, reléguant les femmes à des rôles secondaires ou invisibles. Sur les vingt-quatre statues du Jardin des plantes, aucune ne représente une figure féminine historique. « C’est un symptôme d’une société où l’espace public est encore largement masculin », souligne Olivier Razemon, journaliste et auteur du parcours Femmes et hommes dans la ville.
Ce déséquilibre n’est pas propre à Paris. Une étude menée en 2025 par le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) révélait que seulement 4 % des rues françaises portent le nom d’une femme. « La statuaire est le reflet d’une histoire écrite par et pour les hommes », explique une historienne de l’art. « Les femmes y apparaissent soit comme des allégories (la République, la Justice), soit comme des muses, jamais comme des actrices de l’Histoire. »
Le cas du temple hindou de Bussy-Saint-Georges, en Seine-et-Marne, illustre une autre facette de ces tensions. Inauguré début septembre, ce mandir – l’un des plus grands d’Europe – a suscité des polémiques locales, notamment sur son financement et son impact urbanistique. « Ces débats révèlent une méconnaissance, voire une méfiance, envers les cultes minoritaires », analyse un sociologue des religions. « Dans un espace public conçu pour une laïcité à la française, l’émergence de lieux de culte non chrétiens interroge nécessairement. »
Ce qu’il faut retenir
- L’école française, loin de corriger les inégalités, les aggrave : les résultats de PISA 2025 montrent un creusement des écarts entre élèves favorisés et défavorisés, avec des conséquences durables sur l’ascenseur social.
- L’IA redéfinit les frontières du corps humain : en Chine, le visage devient une marchandise, posant des questions éthiques et juridiques inédites sur la propriété numérique et le consentement.
- L’espace public reste un bastion masculin : que ce soit à travers la statuaire parisienne ou les débats autour des lieux de culte, la représentation des femmes et des minorités religieuses continue de diviser.
Ces trois fronts – éducatif, technologique et symbolique – dessinent les contours d’une société française en quête d’équilibre. Entre urgence pédagogique, révolution numérique et revendications identitaires, les défis de 2026 s’annoncent aussi complexes que cruciaux.