Douanes marocaines : quand la souveraineté économique se négocie à la découpe

Le Maroc sacrifie ses recettes douanières pour masquer les failles de ses stratégies sectorielles. Une fuite en avant qui fragilise sa souveraineté économique.

Douanes marocaines : quand la souveraineté économique se négocie à la découpe
Photo de Selina Bubendorfer sur Unsplash

L'instrument douanier, otage des lobbies exportateurs

Le Maroc a un problème. Un problème de doctrine, de cohérence, et surtout de courage politique. Ses droits de douane, censés protéger son marché intérieur et alimenter son budget, sont devenus la variable d'ajustement d'une économie qui peine à assumer ses choix stratégiques. Selon une analyse publiée par Hespress, l'État marocain renonce systématiquement à ses recettes douanières pour compenser les défaillances de ses politiques sectorielles, très orientées vers l'export. Une logique de court terme qui transforme un outil de souveraineté en monnaie d'échange pour lobbies industriels.

Le paradoxe est saisissant : alors que le pays vante sa régionalisation avancée et son insertion dans les chaînes de valeur mondiales, il sabote lui-même les mécanismes qui pourraient lui donner une marge de manœuvre face aux chocs exogènes. Les droits de douane, autrefois considérés comme des stabilisateurs automatiques, sont aujourd'hui neutralisés au cas par cas, au gré des pressions sectorielles. Résultat ? Un budget de l'État qui dépend de plus en plus des recettes fiscales classiques – déjà sous tension – et une souveraineté économique qui se négocie à la découpe.

La régionalisation, ou l'art de l'illusion

Cette dérive douanière n'est pas un hasard. Elle reflète l'échec plus large de la régionalisation marocaine, présentée comme une révolution administrative mais qui peine à dépasser le stade du trompe-l'œil. Les régions, censées devenir des acteurs économiques autonomes, restent dépendantes des arbitrages de Rabat – et des intérêts des grands groupes exportateurs. Quand un secteur comme l'automobile ou l'aéronautique réclame des exemptions douanières pour rester compétitif, l'État cède, au détriment des recettes qui pourraient financer les infrastructures locales ou les services publics.

Le cas des bâtiments abandonnés à Marrakech, que nous évoquions hier, est symptomatique de cette schizophrénie. D'un côté, le Maroc investit dans des exercices militaires comme African Lion pour affirmer sa puissance régionale. De l'autre, il laisse des pans entiers de son territoire se dégrader, faute de moyens budgétaires – précisément parce qu'il sacrifie ses recettes douanières sur l'autel de la compétitivité à l'export. Comment justifier une telle contradiction aux citoyens ?

L'export à tout prix, ou la dépendance assumée

Le Maroc a fait le choix de l'export comme moteur de croissance. Un choix qui n'est pas contestable en soi, mais qui devient problématique quand il se transforme en dogme. Les exemptions douanières accordées aux secteurs exportateurs ne sont pas neutres : elles créent une dépendance aux marchés extérieurs, fragilisent les filières locales, et reportent la pression fiscale sur les ménages et les PME. Pire, elles envoient un signal désastreux aux investisseurs : au Maroc, les règles ne sont pas stables, elles se négocient.

Cette logique de rente sectorielle n'est pas nouvelle. Elle rappelle les errements des années 1980 et 1990, quand le pays avait multiplié les avantages fiscaux pour attirer les capitaux étrangers, au prix d'un creusement des inégalités et d'une érosion de l'État-providence. Trente ans plus tard, le Maroc semble condamné à répéter les mêmes erreurs, avec les mêmes acteurs – les grands groupes industriels – et les mêmes victimes : les classes moyennes et populaires, qui voient leur pouvoir d'achat grignoté par l'inflation (1,2% en mars, selon le HCP) et les hausses des prix de l'énergie.

Ce qu'il faut retenir : un État qui se nie lui-même

Le Maroc est à la croisée des chemins. Soit il assume pleinement sa stratégie d'exportation en réformant en profondeur son système douanier – en clarifiant les règles, en supprimant les exemptions arbitraires, et en compensant les pertes de recettes par une fiscalité plus juste. Soit il continue à bricoler, à céder aux pressions sectorielles, et à fragiliser un peu plus sa souveraineté économique.

La question n'est pas technique. Elle est politique. Le pays a les moyens de ses ambitions – une économie diversifiée, une position géostratégique unique, une jeunesse éduquée. Mais tant qu'il refusera de trancher entre protectionnisme intelligent et libéralisme assumé, ses droits de douane continueront à servir de variable d'ajustement. Et ses citoyens, de variables d'ajustement tout court.