IA et data centers : la France vend son énergie à l’encan
La course aux data centers pour l’IA engloutit l’électricité française. Entre promesses d’emplois et dépendance énergétique, qui gagne vraiment ?
La France a un nouveau dada : les data centers géants. Pas ceux qui hébergent des sites de e-commerce ou des clouds d’entreprise, non. Ceux qui carburent à l’intelligence artificielle, ces cathédrales de serveurs où s’entraînent les modèles de langage qui demain décideront de nos crédits, de nos diagnostics médicaux, de nos contrats d’assurance. Et pour les attirer, l’État sort le chéquier. Sans compter le coût.
75 milliards d’euros : le prix de la dépendance
Le sommet Choose France du 31 mai a servi de vitrine à cette nouvelle folie des grandeurs. SoftBank, Oracle, Microsoft : les géants de la tech ont aligné les promesses d’investissements, avec un chiffre phare, 75 milliards d’euros, annoncé comme une victoire. Une victoire pour qui ? Pour les emplois locaux ? Peut-être. Pour la balance commerciale ? À voir. Pour la souveraineté numérique ? Certainement pas.
Car ces data centers ne sont pas des usines. Ils ne transforment pas de matière première, ils consomment de l’électricité. Beaucoup. Un centre de taille moyenne aujourd’hui, c’est 50 à 100 mégawatts en continu. Celui de SoftBank à Gravelines, annoncé comme le plus grand d’Europe, en réclamera plus de 500. À titre de comparaison, la centrale nucléaire de Flamanville, avec ses deux réacteurs, produit 2 660 MW. Autrement dit, un seul data center géant engloutira près de 20 % de la capacité d’un site nucléaire.
Et la France en veut encore. Emmanuel Macron a répété son mantra : "L’IA est une opportunité historique, nous ne la raterons pas." Traduction : nous sommes prêts à sacrifier notre indépendance énergétique sur l’autel de la compétitivité. Pourtant, personne ne pose la question qui fâche : où trouvera-t-on l’électricité ?
Le mirage des énergies renouvelables
Les promoteurs de ces projets jurent la main sur le cœur que tout sera vert. "Nos data centers fonctionneront à 100 % avec des énergies renouvelables", clament-ils. Sauf que dans les faits, les contrats d’approvisionnement en électricité verte sont souvent des certificats d’origine, des bouts de papier qui permettent de verdir artificiellement une consommation qui, elle, reste ancrée sur le réseau national. Un réseau où le nucléaire, malgré ses déboires, représente encore 70 % de la production.
Résultat : quand un data center s’installe en France, il ne branche pas ses serveurs sur une éolienne ou un panneau solaire dédié. Il se branche sur le réseau, et c’est l’ensemble des Français qui paiera la facture. Déjà, RTE, le gestionnaire du réseau, tire la sonnette d’alarme : la demande en électricité pourrait bondir de 40 % d’ici 2035, en grande partie à cause de ces infrastructures. Et si la France veut tenir ses objectifs climatiques, il faudra fermer des centrales à charbon et au gaz, pas en construire de nouvelles pour alimenter des algorithmes.
Des emplois contre des subventions : le marché de dupes
Autre argument massue : les emplois. "Des milliers d’emplois créés", promettent les communiqués. La réalité est moins reluisante. Un data center, c’est avant tout une boîte noire automatisée, surveillée par quelques techniciens hautement qualifiés. Les chiffres avancés incluent souvent les emplois indirects – construction, maintenance, sécurité – mais omettent de préciser qu’une grande partie de ces postes seront temporaires ou externalisés.
Pire : pour attirer ces investissements, l’État et les collectivités locales alignent les subventions, exonérations fiscales et tarifs préférentiels. À Gravelines, par exemple, SoftBank bénéficiera d’un rabais de 30 % sur le prix de l’électricité pendant dix ans. Une aubaine pour le géant japonais, un cadeau empoisonné pour les contribuables. Car ces avantages, ce sont autant de recettes en moins pour les hôpitaux, les écoles, les infrastructures publiques.
Et pendant ce temps, les PME françaises paient leur électricité au prix fort. Celles qui veulent se numériser, innover, ou simplement survivre dans un marché de plus en plus concurrentiel. Celles qui n’ont pas les moyens de négocier des tarifs préférentiels avec EDF ou Engie. Celles qui, ironie du sort, pourraient justement bénéficier de l’IA… si elles avaient accès à des infrastructures abordables.
L’IA, nouveau prétexte pour vider les caisses publiques
La course aux data centers s’inscrit dans une logique plus large : celle d’une économie française qui mise tout sur l’attractivité, au détriment de la résilience. Depuis des années, l’État subventionne à tour de bras les géants étrangers – Tesla, Intel, aujourd’hui SoftBank – en espérant que les emplois et la croissance suivront. Sauf que les retombées sont rarement à la hauteur des promesses.
Prenez l’exemple de l’usine de batteries de Douvrin, annoncée en grande pompe en 2021. 2,9 milliards d’euros d’aides publiques pour créer… 1 200 emplois. Soit plus de 2 millions d’euros par poste. Un ratio qui ferait pâlir n’importe quel ministre des Finances. Pourtant, personne ne crie au scandale. Parce que l’IA, c’est plus sexy que les batteries. Parce que les data centers, c’est l’avenir. Parce que personne n’ose dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas : la France est en train de brader son énergie, son territoire, et son avenir industriel pour des mirages technologiques.
Et les alternatives ?
Pourtant, des solutions existent. La France pourrait :
- Imposer un moratoire sur les nouveaux data centers jusqu’à ce que le mix énergétique soit capable de les absorber sans alourdir la facture des ménages.
- Conditionner les aides publiques à des engagements concrets : part réelle d’énergies renouvelables, création d’emplois locaux pérennes, formation des travailleurs français.
- Développer une filière européenne de data centers souverains, moins gourmands en énergie et plus respectueux des normes sociales et environnementales.
- Taxer les géants du numérique sur leur consommation électrique réelle, et pas seulement sur leurs bénéfices déclarés en France.
Mais pour cela, il faudrait oser dire non. Or, dans la France de 2026, dire non à l’IA, c’est comme dire non à la croissance. C’est politiquement suicidaire. Alors on continue. On signe. On subventionne. Et on espère que, cette fois, ce sera différent.
Spoiler : ça ne le sera pas.