Cinémas fantômes, poubelles et IA : la culture en résistance face à l'effacement

Quand les salles oubliées, les déchets et l'IA redéfinissent la mémoire culturelle. Enquête sur trois fronts où la résistance s'organise.

Cinémas fantômes, poubelles et IA : la culture en résistance face à l'effacement
Photo de Markus Winkler sur Unsplash

Les cinémas fantômes, ou l’art de sauver ce qui reste

Simon Edelstein traque les salles de cinéma abandonnées. Pas par nostalgie, mais par devoir. Son dernier livre, consacré à l’Inde, révèle des architectures audacieuses réduites à l’état de squelettes de béton. Ces temples du 7e art, autrefois vibrants, sont aujourd’hui des fantômes urbains – et Edelstein en est le dernier archiviste.

Pourquoi ça compte ? Parce que ces lieux ne sont pas que des bâtiments. Ils incarnent une mémoire collective, celle des publics populaires, des séances clandestines, des débats qui s’y tenaient. Leur disparition n’est pas un hasard : elle accompagne la standardisation des multiplexes, la gentrification des centres-villes, et cette idée que la culture doit être rentable ou ne pas être. Edelstein le dit sans détour : « Je me devais de les photographier ». Comme si, face à l’effacement programmé, la photographie devenait un acte de résistance.

En France, le phénomène est moins visible, mais tout aussi réel. Les petites salles indépendantes ferment les unes après les autres, étranglées par les coûts et la concurrence des géants du streaming. Pourtant, c’est là, dans ces espaces modestes, que se jouent les vraies batailles culturelles – celles qui échappent aux algorithmes.


Poubelles : quand les déchets racontent nos contradictions

Simon Paré-Poupart, éboueur et anthropologue, a transformé sa double vie en phénomène éditorial. « Ordures ! », son livre, explore ce que la société rejette – et ce que ces rejets révèlent d’elle. Avec près de 50 000 exemplaires vendus au Canada, son récit dépasse le simple témoignage : c’est une radiographie de nos contradictions.

Paré-Poupart décrit un monde où l’on jette sans compter, mais où les inégalités se creusent. Les poubelles des quartiers riches regorgent de nourriture intacte, tandis que les banques alimentaires peinent à nourrir les précaires. Son regard d’éboueur-anthropologue dérange parce qu’il expose l’hypocrisie d’un système qui prône le recyclage tout en produisant toujours plus de déchets.

En France, le sujet est tout aussi brûlant. Les débats sur l’obsolescence programmée, les déchets électroniques ou les invendus alimentaires montrent une prise de conscience – mais aussi une impuissance. Les lois existent, les engagements aussi. Pourtant, les poubelles continuent de déborder. Paré-Poupart le résume bien : « Ce que la société rejette, c’est ce qu’elle refuse de voir. »


L’IA et le pillage culturel : la bataille des droits d’auteur

Le Sénat a adopté une loi inversant la charge de la preuve dans les litiges opposant les créateurs aux géants de l’IA. Une avancée ? Sans doute. Mais une goutte d’eau face à l’ampleur du problème.

Cédric Dubucq, avocat spécialisé dans le droit d’auteur, le rappelle : « Les nouveaux modèles d’IA violent le droit d’auteur à l’échelle mondiale. » Et le pire ? Ces entreprises ont déjà provisionné le coût de leur pillage. Comme si le vol était une simple ligne comptable.

La France tente de réagir. Mais comment protéger les auteurs quand les outils d’IA s’entraînent sur des millions d’œuvres sans autorisation ? Quand les plateformes refusent de divulguer leurs sources ? Quand les tribunaux peinent à suivre le rythme des innovations ?

La loi adoptée est un premier pas. Mais elle ne suffira pas. Car derrière la question juridique se cache un enjeu bien plus large : celui de la survie des créateurs dans un monde où la machine peut imiter, reproduire, et finalement remplacer.


Ce qu’il faut retenir

  1. La mémoire culturelle s’efface – Les cinémas abandonnés ne sont pas que des ruines. Ils sont le symbole d’une culture populaire en voie de disparition, remplacée par des modèles standardisés et rentables.
  2. Les déchets racontent nos contradictions – Ce que nous jetons en dit long sur nos priorités. Entre gaspillage et précarité, le système montre ses limites.
  3. L’IA pille, la loi tente de suivre – Les géants de la tech ont intégré le coût du vol dans leurs budgets. Les créateurs, eux, attendent encore une protection à la hauteur des enjeux.

La culture résiste, mais à quel prix ? Entre effacement, pillage et précarité, les fronts sont multiples. Et les solutions, encore incertaines.