Culture marocaine : quand la mémoire devient matière vivante

De la médina andalouse de Tétouan à la terre brute de Noureddine Ouarhim, le Maroc cultive une mémoire qui refuse de se figer dans le passé.

Culture marocaine : quand la mémoire devient matière vivante
Photo de Ludomił Sawicki sur Unsplash

Revue de presse du 12 avril 2026
Dernière mise à jour : 08:20

Le Maroc a un rapport singulier à la mémoire. Il ne la conserve pas sous cloche — il la travaille, la malaxe, la réinvente. Deux événements culturels, cette semaine, en offrent la démonstration saisissante : une médina séculaire célébrée par la presse espagnole, et un artiste qui transforme littéralement la terre en récit identitaire.

Tétouan, dernière citadelle vivante d'Al-Andalus ?

C'est le journal espagnol El Diario qui le rappelle, et le fait n'est pas anodin : Tétouan reste l'un des conservatoires les plus précieux de la mémoire andalouse en Méditerranée. Inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1997, sa médina ne se contente pas d'être un décor figé pour touristes en quête d'authenticité. Elle porte dans ses murs la trace concrète des réfugiés expulsés de la péninsule Ibérique au XVe siècle, qui ont reconstruit ici ce qu'on leur arrachait là-bas.

Ce qui frappe, c'est la rigueur de la préservation. Là où tant de médinas maghrébines se transforment en parcs à thèmes gentrifiés — Marrakech en sait quelque chose —, Tétouan maintient une authenticité architecturale qui confère à la ville une identité à part. La symbiose entre les deux rives de la Méditerranée n'y est pas un slogan de brochure diplomatique. Elle se lit dans les agencements des ruelles, dans les motifs des zelliges, dans l'organisation même de l'espace urbain.

Qu'un média espagnol choisisse de le souligner aujourd'hui n'est pas innocent non plus. À l'heure où le dialogue entre Rabat et Madrid se réchauffe, reconnaître Tétouan comme gardienne d'un héritage partagé, c'est admettre que l'histoire circule dans les deux sens. L'Andalousie n'appartient pas qu'à l'Espagne.

Noureddine Ouarhim : quand la terre parle d'identité

À Casablanca, c'est un tout autre registre — mais la même obsession. L'artiste plasticien Noureddine Ouarhim a inauguré jeudi soir à l'American Arts Center son exposition From The Homeland / Oudarnegh, visible jusqu'au 8 mai. Une trentaine d'œuvres qui explorent l'identité, la mémoire et l'appartenance à travers des matériaux qu'on ne trouve pas chez un fournisseur d'art : terre, chaux, racines, fusain, charbon.

Originaire de la région de Haha, Ouarhim ne peint pas sur la matière — il peint avec elle. La terre devient porteuse d'histoire. Le charbon raconte ce qui a brûlé. Les racines ancrent le récit dans un territoire précis. L'exposition propose ce que l'artiste appelle une « géographie de l'âme » : chaque œuvre est un lieu autant qu'une émotion.

Le choix de l'American Arts Center n'est pas sans ironie productive. Montrer une œuvre profondément enracinée dans le terroir marocain dans un espace culturel américain, c'est affirmer que le particulier est universel — à condition de creuser assez profond.

Ce que la mémoire marocaine a de différent

Le point commun entre Tétouan et Ouarhim ? Une mémoire qui travaille. Pas la nostalgie passive, pas le patrimoine vitrifié. Tétouan ne se contente pas de conserver les traces d'Al-Andalus — elle les habite encore, quotidiennement. Ouarhim ne documente pas un passé rural en voie de disparition — il en fait le matériau brut d'un art résolument contemporain.

C'est peut-être là une spécificité culturelle marocaine trop peu commentée : la capacité à faire du passé un outil du présent. Ni muséification, ni amnésie. La mémoire ici n'est pas un monument qu'on visite — c'est une matière qu'on façonne. Et dans un monde qui hésite sans cesse entre effacement du passé et fétichisation de l'héritage, cette troisième voie a quelque chose à dire.