La culture, nouveau levier économique du Maroc : ambition ou réalité ?

Le Maroc mise sur la culture comme moteur de développement. Entre soft power, création d’emplois et industrialisation durable, l’essai de Mehdi Bensaïd trace une feuille de route ambitieuse. Mais les défis restent immenses.

La culture, nouveau levier économique du Maroc : ambition ou réalité ?
Photo de Quang Nguyen Vinh sur Unsplash

Pourquoi la culture devient un enjeu économique au Maroc

Le Maroc a longtemps considéré la culture comme un secteur secondaire, un domaine réservé aux élites ou un simple outil de diplomatie. Pourtant, en 2026, cette vision est en train de basculer. Dans son essai La culture, une ambition marocaine, le ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, Mehdi Bensaïd, propose une refonte complète du rôle de la culture dans le développement du pays. Trois axes structurent sa réflexion : la culture comme projet de société, comme levier économique et comme instrument de soft power.

Cette ambition n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans une dynamique plus large, où des pays comme la Corée du Sud ou le Portugal ont démontré que la culture pouvait devenir un pilier de croissance. Au Maroc, les signes d’un changement de paradigme sont visibles : l’organisation de la CAN féminine 2026, le lancement d’expositions photographiques de renom comme Noun – Une odyssée du regard, ou encore la montée en puissance de marques locales dans le cinéma et la musique. Mais derrière ces initiatives, une question persiste : la culture peut-elle vraiment devenir un moteur économique durable, ou reste-t-elle un luxe dans un pays confronté à des défis sociaux et structurels majeurs ?


Un secteur en pleine mutation : chiffres et réalités

Une contribution économique encore modeste, mais en croissance

Les données officielles manquent pour mesurer précisément l’impact économique de la culture au Maroc. Cependant, quelques indicateurs permettent d’en esquisser les contours. Selon un rapport de la Banque mondiale publié en 2023, les industries culturelles et créatives (ICC) représentaient environ 2,5 % du PIB marocain, un chiffre comparable à celui de pays comme la Tunisie ou l’Égypte, mais bien en deçà des 6 % observés en France ou des 10 % en Corée du Sud.

Pourtant, le secteur connaît une croissance accélérée. Le cinéma marocain, par exemple, a vu sa production passer de 15 longs-métrages en 2015 à plus de 30 en 2025, selon les chiffres du Centre cinématographique marocain (CCM). Les studios de Ouarzazate, souvent présentés comme le "Hollywood africain", attirent des productions internationales, générant des retombées économiques locales. En 2025, le tournage de la série Gladiator II a ainsi injecté près de 50 millions de dirhams dans l’économie régionale, selon les estimations de la région Drâa-Tafilalet.

Des emplois à haute valeur ajoutée, mais concentrés dans les villes

L’un des arguments phares de Mehdi Bensaïd est la capacité de la culture à créer des emplois qualifiés et durables. Là encore, les chiffres sont encourageants, mais contrastés. Une étude du Haut-Commissariat au Plan (HCP) de 2024 estimait que le secteur culturel employait environ 200 000 personnes, soit 1,8 % de la population active. Ces emplois sont toutefois très concentrés géographiquement : 60 % d’entre eux se situent dans les régions de Casablanca-Settat et Rabat-Salé-Kénitra.

Par ailleurs, la précarité reste une réalité pour de nombreux travailleurs du secteur. Les intermittents du spectacle, les artisans d’art ou les petits galeristes peinent à vivre de leur activité. "La culture est un secteur qui attire beaucoup de jeunes, mais les revenus restent faibles et irréguliers", explique un rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur les industries créatives au Maroc, publié en 2025. Cette précarité est d’autant plus problématique que le Maroc mise sur des emplois à haute valeur ajoutée pour se différencier dans une économie mondiale de plus en plus compétitive.


La culture comme levier d’industrialisation durable

Un modèle inspiré des "creative industries" européennes

L’un des aspects les plus novateurs de l’essai de Mehdi Bensaïd est sa vision de la culture comme moteur d’une industrialisation durable. Contrairement à une industrialisation traditionnelle, basée sur des secteurs polluants et peu innovants, les industries culturelles et créatives (ICC) offrent une alternative plus respectueuse de l’environnement et plus résiliente face aux crises économiques.

Le Maroc s’inspire ici de modèles européens, comme celui du Royaume-Uni, où les ICC représentent 5,9 % du PIB et emploient plus de 2 millions de personnes. "La culture n’est pas un secteur à part, mais un écosystème qui irrigue toute l’économie", écrit Bensaïd. Cette approche se traduit par des politiques publiques visant à intégrer la créativité dans des secteurs aussi variés que le textile, l’artisanat ou le tourisme.

L’artisanat, un secteur clé pour l’export

L’artisanat marocain, qui pèse près de 10 milliards de dirhams par an, est l’un des exemples les plus concrets de cette synergie entre culture et économie. Longtemps perçu comme un secteur traditionnel, il est aujourd’hui en pleine modernisation. Des marques comme Zineglob ou La Maison de l’Artisan misent sur des designs contemporains pour conquérir les marchés internationaux. En 2025, les exportations d’artisanat ont atteint 3,5 milliards de dirhams, en hausse de 15 % par rapport à 2022, selon les chiffres de l’Office des changes.

Cette dynamique est soutenue par des initiatives publiques, comme le programme Artisanat 2030, qui vise à doubler les exportations d’ici la fin de la décennie. "L’artisanat marocain a un potentiel énorme, mais il faut le structurer pour en faire une véritable industrie", explique un responsable du ministère du Tourisme, de l’Artisanat et de l’Économie sociale et solidaire.

Le cinéma, un secteur en pleine expansion

Le cinéma est un autre secteur où la culture et l’industrie se rencontrent. Les studios de Ouarzazate, déjà connus pour avoir accueilli des productions comme Game of Thrones ou The Mummy, sont en train de devenir un pôle d’excellence pour les tournages internationaux. En 2025, le Maroc a accueilli 12 productions étrangères, contre 5 en 2020, selon le CCM.

Cette attractivité s’explique par des coûts de production compétitifs, mais aussi par une main-d’œuvre qualifiée et des paysages variés. "Le Maroc offre une diversité de décors inégalée en Afrique : déserts, montagnes, villes historiques… C’est un atout majeur pour les productions internationales", souligne un producteur marocain interrogé par Médias24.


Soft power : la culture comme instrument géopolitique

Une diplomatie culturelle en plein essor

Le troisième axe de l’essai de Mehdi Bensaïd est la culture comme instrument de soft power. Dans un monde où les rapports de force se jouent autant sur les plans économique et militaire que culturel, le Maroc mise sur son patrimoine et sa créativité pour renforcer son influence.

Cette stratégie passe par des initiatives comme l’organisation de la CAN féminine 2026, qui met en lumière le football marocain et son rôle dans la promotion de l’égalité des genres. Elle passe aussi par des expositions comme Noun – Une odyssée du regard, qui célèbre le travail de huit photographes marocaines et met en avant la vitalité de la scène artistique locale.

Le football, un vecteur d’influence

Le football est sans doute l’un des outils les plus efficaces du soft power marocain. La qualification historique des Lionnes de l’Atlas pour la finale de la CAN 2022, organisée au Maroc, a marqué les esprits. En 2026, l’équipe féminine dispute à nouveau la compétition sur son sol, avec l’ambition de remporter son premier titre continental. "Le football féminin est un symbole de modernité et d’inclusion. Il montre que le Maroc est un pays qui avance", explique un responsable de la Fédération royale marocaine de football (FRMF).

Cette dynamique s’étend au football masculin, avec des joueurs comme Ayyoub Bouaddi, courtisé par des clubs européens et devenu une figure médiatique. Son maintien au LOSC Lille, annoncé par Médias24, confirme l’attractivité croissante des talents marocains sur la scène internationale.

Les limites du soft power

Pourtant, le soft power marocain reste fragile. La récente polémique autour du documentaire de la Global Sumud Flotilla, qui a repris des thèses séparatistes sur le Sahara marocain, montre que la diplomatie culturelle peut être contestée. Le retrait du documentaire n’a pas suffi à éteindre la controverse, et de nombreuses voix au Maroc réclament des excuses officielles.

Par ailleurs, le Maroc doit composer avec une concurrence accrue sur le continent africain. Des pays comme le Nigeria, l’Afrique du Sud ou l’Égypte investissent massivement dans leurs industries culturelles, réduisant l’avantage comparatif du Royaume. "Le soft power ne se décrète pas, il se construit sur le long terme. Le Maroc a des atouts, mais il doit les consolider", estime un expert en relations internationales interrogé par Hespress.


Les défis à relever : financement, formation et précarité

Un financement public insuffisant

L’un des principaux obstacles au développement des industries culturelles au Maroc est le manque de financement. Selon un rapport de l’Unesco publié en 2024, le Maroc consacre seulement 0,3 % de son budget national à la culture, contre 1 % en moyenne dans les pays de l’OCDE. "Les moyens alloués à la culture sont encore trop faibles pour permettre un développement durable du secteur", souligne le rapport.

Ce sous-financement se traduit par un manque d’infrastructures adaptées. Les salles de spectacle, les galeries d’art ou les studios de production sont souvent vétustes et mal équipés. "Pour attirer des productions internationales, il faut des infrastructures de qualité. Aujourd’hui, nous sommes encore loin du compte", explique un producteur marocain.

La formation, un enjeu clé

Un autre défi majeur est la formation des professionnels du secteur. Les écoles d’art, de cinéma ou de design sont encore trop peu nombreuses et manquent de moyens. "Il y a une vraie demande de la part des jeunes, mais l’offre de formation est insuffisante", explique un responsable du ministère de la Culture.

Pour y remédier, le Maroc mise sur des partenariats avec des institutions étrangères. L’École nationale d’architecture de Rabat, par exemple, collabore avec l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville. De même, l’Institut supérieur des métiers de l’audiovisuel et du cinéma (ISMAC) travaille avec des écoles européennes pour former les futurs talents du secteur.

La précarité des travailleurs culturels

Enfin, la précarité des travailleurs culturels reste un problème récurrent. Les intermittents du spectacle, les artistes ou les artisans peinent à vivre de leur activité. "La culture est un secteur qui attire beaucoup de jeunes, mais les revenus sont souvent trop faibles pour en faire une carrière viable", explique un rapport de l’OIT.

Pour y remédier, le Maroc a lancé en 2025 un statut de l’intermittent du spectacle, inspiré du modèle français. Ce statut permet aux travailleurs culturels de bénéficier d’une protection sociale et d’un revenu minimum. "C’est une avancée importante, mais il faut aller plus loin pour garantir des conditions de travail décentes", estime un syndicaliste du secteur.


Conclusion : une ambition réaliste, mais des défis immenses

L’essai de Mehdi Bensaïd marque une rupture dans la manière dont le Maroc envisage la culture. En la présentant comme un pilier du développement économique et géopolitique, le ministre propose une vision ambitieuse, qui s’inscrit dans une dynamique mondiale où la créativité devient un moteur de croissance.

Pourtant, les défis restent immenses. Le sous-financement du secteur, la précarité des travailleurs culturels et la concurrence internationale sont autant d’obstacles à surmonter. "La culture peut être un levier économique, mais elle ne le deviendra que si elle est soutenue par des politiques publiques fortes et des investissements durables", estime un expert en économie créative.

Le Maroc a les atouts pour réussir cette transition : un patrimoine riche, une scène artistique dynamique et une jeunesse créative. Mais pour transformer cette ambition en réalité, il faudra plus que des discours. Il faudra des moyens, des infrastructures et une volonté politique sans faille.