Maroc : 210 milliards DH pour les territoires, le Roi fixe le cap

Maroc : 210 milliards DH pour les territoires, le Roi fixe le cap
Photo de Selina Bubendorfer sur Unsplash

Revue de presse du 10 avril 2026
Dernière mise à jour : 09:21


Un jeudi de printemps, un Palais Royal à Rabat, et un agenda qui ne laisse aucun doute sur les priorités du moment. Le Conseil des ministres présidé par Mohammed VI le 9 avril n'a pas été une session de routine administrative. En quelques heures, le Souverain a validé un plan territorial à 210 milliards de dirhams, entériné des nominations sanitaires structurelles et interrogé personnellement son ministre de l'Agriculture sur la saison en cours. L'État marocain a dessiné son chantier intérieur — avec les chiffres qui vont avec.

210 milliards DH : l'ambition territoriale mise à l'épreuve

C'est le chiffre qui domine. Le ministre de l'Intérieur a présenté devant le Souverain une nouvelle génération de programmes de développement territorial intégré. Approche affichée : locale et participative. Budget annoncé : près de 210 milliards de dirhams sur huit ans.

La formule "nouvelle génération" mérite qu'on s'y attarde. Elle suppose, implicitement, que les programmes précédents ont montré leurs limites. L'État ne le formule pas ainsi — mais on ne réinvente pas un modèle pour le simple plaisir de changer d'intitulé. Huit ans d'engagement, une enveloppe colossale à mobiliser : la question n'est pas de savoir si l'ambition est là. Elle l'est, sur le papier. La vraie interrogation — celle que les technocrates de Rabat et les élus régionaux vont devoir affronter — est celle de la capacité d'absorption. Peut-on convertir en réalisations concrètes une telle enveloppe sur un tissu territorial aussi hétérogène, entre métropoles et zones enclavées ?

Le contexte agricole mentionné en ouverture du Conseil apporte une donnée : des précipitations exceptionnelles, une moyenne de 520 millimètres sur l'année — en hausse de 54 % par rapport à la moyenne des trente dernières années, selon les chiffres présentés par le ministre de l'Agriculture. Les barrages affichent un taux de remplissage de 75 %, soit 12,8 milliards de m³ de réserves. Un tableau rare, presque rassurant. Pas le moment de douter, donc.

La santé se réorganise : des noms pour une réforme

Parallèlement, le Roi a nommé les directeurs généraux des Groupements Sanitaires Territoriaux (GST) pour cinq régions : Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra, Fès-Meknès, Laâyoune-Sakia El Hamra et Souss-Massa. Ces cinq nominations ne sont pas des formalités protocolaires. Elles actionnent le chronomètre sur l'une des réformes les plus structurelles engagées dans le secteur de la santé publique marocaine.

Les GST ont été conçus pour mutualiser les ressources sanitaires à l'échelle régionale, réduire les doublons, corriger les inégalités d'accès entre territoires. La logique est saine. Mais nommer des directeurs généraux, c'est l'étape zéro : reste à doter ces structures de moyens humains et financiers réels. L'organigramme ne guérit pas les patients.

Le CESE met le doigt où ça fait mal

Le Conseil économique, social et environnemental a rendu son avis sur le projet de loi relatif à l'assurance-maladie obligatoire — et il ne mâche pas ses mots. L'institution réclame la suppression des situations dites de "droits fermés" : ces cas où un assuré se voit refuser l'accès aux soins faute d'avoir réglé ses cotisations. Pour le CESE, le droit à la santé ne peut être subordonné à la solvabilité immédiate du citoyen.

C'est une rupture franche avec la logique implicite du système actuel. Et l'institution va plus loin : elle appelle à une politique volontariste sur les prix des médicaments — révision périodique, promotion des génériques — en identifiant le coût du médicament comme un levier stratégique incontournable. L'universalité de l'AMO, insiste le CESE, doit cesser d'être un objectif théorique.

Le timing est parlant. Pendant que le Conseil des ministres nomme des directeurs sanitaires et structure l'architecture institutionnelle, le CESE pointe que la structure ne suffit pas si l'accès réel — et le coût réel — restent hors de portée. L'un bâtit les murs. L'autre rappelle que sans contenu social, ces murs restent vides.

Enseignement supérieur : la base syndicale déborde son bureau

Pendant que l'agenda royal fixait le cap institutionnel, une fissure se creusait ailleurs. Des sections régionales du Syndicat national de l'enseignement supérieur — Rabat-Salé-Kénitra et Fès-Meknès en tête — ont rejeté catégoriquement l'accord signé par leur bureau national avec le ministère de tutelle. Le texte, jugé "vide de contenu réel", n'apporterait aucune réponse concrète aux revendications des enseignants-chercheurs. Pire : le bureau national est accusé d'avoir présenté le versement d'arriérés de promotion 2023 comme un "acquis syndical", alors qu'il ne s'agirait que d'une obligation administrative ordinaire.

Ce type de rupture entre une base et ses représentants n'est pas inédit. Mais il intervient dans un secteur — l'université publique — qui est censé être un pilier de la mutation structurelle du pays. Des chercheurs en colère, un bureau national contesté, des menaces de nouvelles formes de mobilisation : ce n'est pas le terreau idéal pour bâtir l'université compétitive que le Maroc dit vouloir.

L'État peut décider au Palais Royal. La mise en œuvre, elle, se joue sur le terrain — dans les laboratoires de Fès, les salles de cours de Rabat, les hôpitaux régionaux de Souss-Massa. Le 9 avril a fixé des caps et des chiffres. Ce qui se joue maintenant, c'est la traduction.