Société : Cissé un an après, l'esclavage que la France élude

Un an après l'assassinat d'Aboubakar Cissé, la justice française avance, mais Paris élude l'esclavage à l'ONU. Le grand écart d'une société.

Société : Cissé un an après, l'esclavage que la France élude
Photo de Kaley Dykstra sur Unsplash

Revue de presse du 25 avril 2026
Dernière mise à jour : 07:19

Le 25 avril 2025, Aboubakar Cissé tombait sous les coups de couteau dans une mosquée du Gard. Un an jour pour jour, La Grand-Combe pleure encore — et ses habitants disent leur peur. Pendant ce temps, la justice française juge des crimes commis à Damas, condamne un meurtrier à Pau, et Paris s'abstient à l'ONU quand vient le tour de l'esclavage. Mémoire à géométrie variable.

La Grand-Combe, un an après : la peur comme nouvelle norme ?

Aboubakar Cissé, jeune Malien, a été tué le 25 avril 2025 à la mosquée Khadidja, dans cette commune gardoise. Un an plus tard, Libération est retourné sur place. Le constat est rude : la peur n'est pas partie. Une habitante, citée par le quotidien, résume l'humeur : « Il était musulman, je suis musulmane, j'ai peur. »

Ce qui frappe douze mois après le crime, ce n'est pas seulement l'acte isolé. C'est ce que racontent les voisins de la mosquée : un sentiment d'abandon. Selon Libération, l'insécurité ressentie par la communauté musulmane locale s'est durablement installée. La République avait promis qu'on ne tuerait pas un fidèle dans son lieu de prière sans réponse politique forte. Un an après, les habitants ne mesurent pas cette réponse.

Le 25 avril n'est pas seulement la date d'un crime. C'est devenu le test d'une promesse républicaine : protéger ceux qui prient, tous ceux qui prient. Quand la peur dure, la promesse se fissure.

Crimes contre l'humanité : la justice française fait le travail

Pendant que La Grand-Combe se souvient, le Parquet national antiterroriste avance. Selon Le Monde, un Syrien de 34 ans vient d'être mis en examen et écroué à Paris pour « complicité de crimes contre l'humanité » liés aux exactions commises en Syrie entre mars 2011 et décembre 2015 : tortures, disparitions forcées, privations de liberté. La France applique ici sa compétence universelle — ce dispositif rare en Europe qui permet de juger sur son sol des crimes commis ailleurs quand la justice locale est défaillante.

Même rigueur dans l'affaire Agnès Lassalle, cette enseignante poignardée dans son lycée de Saint-Jean-de-Luz en 2023. La cour d'assises des mineurs des Pyrénées-Atlantiques vient de condamner son ancien élève à quinze ans de réclusion criminelle, malgré l'altération du discernement reconnue. Les magistrats ont retenu, écrit Le Monde, la « gravité incontestable » des faits.

Et un procès est requis pour l'attentat près de la tour Eiffel de décembre 2023. Armand Rajabpour-Miyandoab, qui a depuis été déchu de la nationalité française, sera jugé pour le meurtre d'un touriste germano-philippin et les blessures infligées à deux autres personnes. Trois affaires, trois rappels : la machine judiciaire tient. Reste à savoir si la machine politique tient le rythme.

Esclavage à l'ONU : Paris refuse de « hiérarchiser » les crimes

Voilà où le bât blesse. Selon Ouest-France, la France s'est abstenue lors du vote d'une résolution onusienne qualifiant la traite des esclaves africains de plus grave crime contre l'humanité. L'argument officiel : Paris « refuse de créer une hiérarchie entre les crimes contre l'humanité ».

Sur le papier, le raisonnement se défend. Hiérarchiser des génocides est juridiquement glissant. Sur le fond, le signal est désastreux. La France a aboli l'esclavage deux fois — 1794, 1848 —, reconnu la traite comme crime contre l'humanité avec la loi Taubira en 2001, et porte une mémoire que ses anciennes colonies n'ont pas oubliée. S'abstenir à l'ONU, c'est éviter une vérité diplomatique inconfortable : l'Hexagone a fait fortune sur des cales de bateaux négriers, et le rappeler à la tribune des Nations unies coûte politiquement.

La comparaison se passe de commentaire : Paris juge un Syrien pour les crimes du régime Assad, mais hésite à voter une résolution qui regarde ses propres crimes historiques. La compétence universelle s'arrête souvent là où commence l'introspection.

Cadmium : l'autre scandale silencieux

Dans une tribune au Monde, Karine Jacquemart, directrice générale de Foodwatch France, élargit le débat sanitaire. Le scandale du cadmium dans l'alimentation est, selon elle, « l'arbre qui cache la forêt » d'une surexposition chronique aux contaminants chimiques. Sa cible : l'inaction politique face aux lobbies agroalimentaires. Encore une affaire où le droit existe, où les alertes pleuvent, et où l'État traîne. Là encore, la justice n'a pas le monopole de la lenteur.

Ce qu'il faut retenir

La justice française sait juger — un Syrien à Paris, un mineur à Pau, un assaillant en attente de procès. Elle est méthodique, exemplaire dans le détail. À l'échelle politique, le tableau est plus flou : un anniversaire d'assassinat antimusulman vécu dans la peur à La Grand-Combe, une abstention onusienne sur l'esclavage, une inaction prolongée sur les contaminants alimentaires. La justice tient. La République, elle, doit prouver qu'elle entend ce que la justice énonce.