Cinémas fantômes, poulet frit et épargnants libanais : la France face à ses mémoires perdues
Quand la culture s’efface, l’économie se fracture et la justice se cherche : trois histoires qui révèlent les angles morts de la France en 2026.
La France de 2026 est un pays qui regarde ses cicatrices sans toujours les nommer. Entre les salles de cinéma qui ferment, les épargnants trahis par des banques étrangères et une restauration rapide qui explose dans les banlieues, c’est toute une société qui se débat avec ce qu’elle choisit de conserver – et ce qu’elle laisse disparaître. Trois histoires ce samedi pour comprendre où se nichent les fractures.
Simon Edelstein : l’homme qui photographie les cinémas avant qu’ils ne meurent
Il y a quelque chose de profondément mélancolique dans le travail de Simon Edelstein. Ce Suisse de 58 ans, chef opérateur de formation, passe ses jours à traquer les salles de cinéma abandonnées à travers le monde. Son dernier livre, consacré à l’Inde, est une ode silencieuse à ces lieux qui furent des temples de la culture populaire avant de devenir des fantômes de béton et de moquette. Le Pickwick de Chicago, photographié en 2007, en est l’un des symboles : une façade Art déco dévorée par le temps, des fauteuils éventrés, des affiches jaunies collées aux murs comme des peaux mortes.
Pourquoi ce travail obsessionnel ? Parce que, comme il le dit lui-même, "je me devais de les photographier". Pas par nostalgie, mais par devoir de mémoire. En France, le phénomène est moins spectaculaire qu’aux États-Unis ou en Inde, mais tout aussi réel : selon une étude de la Fédération nationale des cinémas français (FNCF), près de 200 salles ont fermé entre 2020 et 2025, victimes de la concurrence des plateformes, de la hausse des coûts énergétiques et d’un désintérêt croissant des pouvoirs publics. Les multiplexes survivent, mais les petits cinés de quartier, ceux qui programmaient des films d’auteur ou des rétrospectives, disparaissent un à un.
Edelstein ne se contente pas de documenter ces disparitions. Il interroge ce qu’elles disent de nous. "Un cinéma, ce n’est pas qu’un bâtiment. C’est un lieu de sociabilité, de débat, parfois de résistance. Quand il ferme, c’est un morceau de démocratie qui s’efface." En Inde, où il a passé des mois à arpenter les salles des années 1950, il a vu des communautés entières se battre pour sauver leurs cinémas, transformés en lieux de culte ou en entrepôts. En France, la résistance est plus discrète : quelques collectifs, comme Les Amis du Cinéma à Lyon ou Sauve qui peut le cinéma à Clermont-Ferrand, tentent de racheter des salles pour les rouvrir. Mais sans soutien public, leurs efforts ressemblent souvent à des combats d’arrière-garde.
Le paradoxe ? Alors que le gouvernement vante la "souveraineté culturelle" et multiplie les plans pour soutenir le cinéma français, les salles indépendantes, elles, crèvent à petit feu. "On subventionne des blockbusters et des festivals, mais on laisse mourir les lieux qui font vivre le cinéma au quotidien", soupire un exploitant parisien, qui préfère rester anonyme. "C’est comme si on protégeait les châteaux tout en laissant les villages se vider."
Poulet frit : comment le fast-food low-cost a conquis les banlieues
C’est une révolution silencieuse, et elle se mange avec les doigts. En cinq ans, le nombre de franchises de poulet frit a explosé en France, passant de 800 en 2021 à plus de 2 500 aujourd’hui. Master Poulet, Tasty Crousty, Chicken Spot : ces enseignes, souvent tenues par des entrepreneurs issus des quartiers populaires, ont trouvé leur public. Leur secret ? Un rapport quantité-prix imbattable dans un contexte de pouvoir d’achat en berne.
À Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis, le Master Poulet du boulevard Victor-Hugo ne désemplit pas. Pour 4,90 €, on y sert un menu "Maxi Crousty" : deux morceaux de poulet pané, des frites et une boisson. "C’est simple, c’est rapide, et ça cale", explique Karim, 28 ans, livreur à vélo. "Avec 10 balles, tu manges à ta faim. Au McDo, pour le même prix, t’as à peine un menu enfant."
Le phénomène n’a pas échappé aux géants du secteur. KFC, qui dominait jusqu’ici le marché, a lancé en 2025 une gamme "low-cost" pour contrer la concurrence des indépendants. Mais dans les banlieues, la défiance envers les grandes enseignes reste forte. "KFC, c’est cher et c’est industriel. Ici, on sait d’où vient la viande, et les prix restent accessibles", assure Fatima, gérante d’un Tasty Crousty à Clichy-sous-Bois.
Pourtant, derrière cette success story se cachent des réalités moins reluisantes. Les conditions de travail dans ces franchises sont souvent précaires : salaires au SMIC, horaires extensibles, turnover élevé. "On est une variable d’ajustement", confie un employé de Master Poulet à Aubervilliers. "Si tu râles, on te remplace. Il y a toujours quelqu’un qui attend pour prendre ta place."
Autre ombre au tableau : l’impact environnemental. Le poulet pané, c’est l’archétype de l’alimentation ultra-transformée, riche en sel et en additifs. "On est en train de reproduire le modèle américain, mais en pire : moins cher, plus gras, et avec des emplois encore plus précaires", analyse un nutritionniste de l’INSERM. "Le jour où les gens n’auront plus les moyens de se payer autre chose, on aura un problème de santé publique."
Pour l’instant, pourtant, le poulet frit règne en maître. Et personne, ni les pouvoirs publics ni les géants de l’agroalimentaire, ne semble pressé d’enrayer la machine.
Épargnants libanais : la justice française ouvre une brèche
C’est une décision qui pourrait faire jurisprudence. La Cour de cassation a tranché : les épargnants français qui ont placé leur argent dans des banques libanaises peuvent les poursuivre devant les tribunaux français, malgré les clauses contractuelles qui imposaient jusqu’ici de saisir les juridictions locales. Une victoire pour les milliers de clients lésés par l’effondrement du système bancaire libanais en 2019, et qui se heurtent depuis à un mur de procédures interminables à Beyrouth.
"C’est une lueur d’espoir", confie Pierre, 62 ans, un retraité qui a perdu près de 300 000 € dans la faillite de la Banque du Liban. "Pendant des années, on nous a dit qu’on n’avait aucun recours. Aujourd’hui, la justice française nous donne raison."
Le Liban, plongé dans une crise économique sans précédent depuis 2019, a vu son système bancaire s’effondrer sous le poids de la dette et de la corruption. Les épargnants, y compris les nombreux Franco-Libanais, se sont retrouvés piégés : leurs comptes ont été gelés, puis dévalués de plus de 90 % avec l’effondrement de la livre libanaise. "C’est un hold-up légalisé", dénonce un collectif d’épargnants. "Les banques ont profité de la crise pour s’enrichir sur notre dos."
La décision de la Cour de cassation change la donne. En écartant les clauses de compétence exclusive des contrats, elle ouvre la voie à des centaines de procédures en France. "Les banques libanaises ont cru qu’elles pourraient échapper à la justice en se réfugiant derrière des montages juridiques opaques. Elles se sont trompées", estime un avocat spécialisé dans les contentieux financiers.
Reste à savoir si cette victoire judiciaire se traduira par des indemnisations concrètes. "Les banques libanaises n’ont pas les moyens de payer", reconnaît un expert. "Mais cette décision envoie un signal fort : on ne peut plus spéculer sur l’impunité."
Ce qu’il faut retenir
La France de ce 9 mai 2026 est un pays qui oscille entre mémoire et oubli, entre résistance et résignation. D’un côté, des cinémas qui ferment, des épargnants trahis, des travailleurs précarisés. De l’autre, des entrepreneurs qui bousculent les codes, des juges qui ouvrent des brèches, des citoyens qui refusent de se laisser effacer.
Ce qui relie ces trois histoires ? La question de ce que nous choisissons de préserver – et de ce que nous abandonnons. Les salles de cinéma, les économies d’une vie, les emplois stables : autant de symboles d’une France qui se cherche, entre héritage et modernité. Une chose est sûre : dans ce pays, les angles morts sont nombreux. Et ils ont tendance à s’élargir.