Culture : quand le cinéma refuse de regarder l'époque en face

Culture et cinéma : entre les libertés de Giannoli avec la collaboration et le constat de Gus Van Sant sur Hollywood, la fiction recule face au réel.

Culture : quand le cinéma refuse de regarder l'époque en face
Photo de Gabriela sur Unsplash

Revue de presse du 18 avril 2026
Dernière mise à jour : 07:21

Deux cinéastes, deux aveux. Xavier Giannoli revisite la collaboration avec Jean Dujardin en vedette ; Gus Van Sant constate qu'Hollywood a renoncé au drame adulte. Entre les deux, une même question : qu'est-ce que la fiction ose encore raconter du réel ?

Giannoli, Luchaire et les libertés de la fiction historique

« Les Rayons et les ombres » cartonne. Le film de Xavier Giannoli, porté par Jean Dujardin, s'empare de Jean Luchaire, figure centrale de la collaboration française. Succès public, succès critique — et immédiatement, la question qui fâche : jusqu'où un cinéaste peut-il arranger les faits quand il filme un épisode aussi chargé que Vichy ?

Le Monde organise le débat entre Giannoli et l'historien Tal Bruttmann, spécialiste de la collaboration. Le sujet n'est pas neuf, il est récurrent. Mais il revient avec une acuité particulière : filmer Luchaire en 2026, c'est filmer à une époque où la banalisation du discours d'extrême droite n'est plus une hypothèse d'école. La fiction a le droit de composer. Elle n'a pas le droit d'ignorer dans quelle salle elle est projetée.

La vraie question, que pose en creux la rencontre entre le réalisateur et l'historien, n'est pas « a-t-il le droit de romancer ? » — il l'a toujours eu. Elle est : qu'est-ce qu'un film historique doit aux angoisses contemporaines de son public ? Giannoli assume ses choix. Bruttmann, lui, rappelle que l'Histoire n'est pas un décor.

Gus Van Sant : Hollywood ne sait plus filmer les adultes

Pendant ce temps, à Hollywood, Gus Van Sant sort « La Corde au cou » — et livre au passage un diagnostic cinglant. « On ne produit plus de drames aujourd'hui à Hollywood, parce que c'est trop difficile à comprendre », confie le cinéaste américain au Monde.

La phrase a le mérite de la clarté. Le drame, genre canonique du cinéma américain, celui qui a donné « Sur les quais », « Kramer contre Kramer » ou « American Beauty », n'intéresse plus les studios. Trop lent, trop nuancé, trop peu vendable en franchise. Van Sant évoque aussi la violence qui traverse la société américaine, comme si les deux sujets étaient liés — et ils le sont. Une industrie qui renonce à filmer la complexité des adultes finit par ne filmer que des super-héros et des armes à feu.

C'est le paradoxe de la période : jamais le monde n'a produit autant d'images, jamais il n'a été aussi pauvre en récits adultes capables d'y réfléchir. Van Sant, à 73 ans, tourne encore. Hollywood, lui, a déjà tourné la page.

Ashburn, Virginie : le vacarme numérique que personne ne veut entendre

Changement radical de focale. À Ashburn, Virginie, Reporterre signe un reportage glaçant : la « capitale mondiale des data centers » concentre 70 % du trafic internet de la planète. Et ces cathédrales du numérique ont été plantées, selon le média, juste en face des maisons.

Les habitants décrivent un bourdonnement continu, des nuisances sonores qui ne s'éteignent jamais, une pollution diffuse. Le numérique, ce supposé « cloud » immatériel qui nous vend la fluidité, s'incarne ici dans des hangars gigantesques qui ronronnent en permanence à quelques mètres des chambres d'enfants.

Le reportage touche un angle mort de la conversation écologique française : on parle avion, voiture, viande. On parle rarement de ce que coûte, physiquement, une requête sur une IA générative. Chaque prompt a une empreinte. Chaque image générée consomme. Ashburn est le visage concret de cette abstraction. Et le mot « pollution sonore » mérite d'être pris au sérieux quand il devient un régime de vie imposé.

Bonus planète : les archives coloniales du Congo rallument une guerre silencieuse

Autre sujet à surveiller : Le Monde rapporte un bras de fer entre une société minière américaine et l'AfricaMuseum belge de Tervuren, autour de millions d'archives géologiques coloniales du Congo. D'un côté, l'accusation de « colonialisme numérique ». De l'autre, celle de prédation capitaliste sur les minerais stratégiques de la RDC.

Le sujet est technique en apparence. Il est politique en profondeur : à qui appartient la mémoire scientifique d'un sol colonisé ? Et que vaut-elle, désormais, quand elle est devenue un outil de prospection minière ?

Ce qu'il faut retenir

Giannoli interroge la fiction face à l'Histoire, Van Sant acte le retrait du drame américain, Ashburn rappelle que le numérique a un poids physique, et Tervuren montre que les archives coloniales sont devenues une arme économique. Quatre histoires, une seule leçon : la culture et l'environnement ne sont plus des rubriques séparées. Ce sont deux manières de dire la même chose — qui écrit le récit, et qui en paie le prix.