Canicule au travail : la CFDT sonne l'alarme, l'État traîne des pieds

Marylise Léon (CFDT) exige un "bouclier social climatique" face aux morts au travail. Entre surpopulation carcérale et notation climatique, la France étouffe sous ses contradictions.

Canicule au travail : la CFDT sonne l'alarme, l'État traîne des pieds
Photo de Denny Müller sur Unsplash

La France suffoque. Pas seulement sous 40°C à l’ombre, mais sous le poids de ses propres renoncements. Alors que les prisons explosent, que les agences de notation intègrent enfin la température dans leurs équations, et qu’une star du reggaeton rappelle aux Marseillais que la fierté culturelle ne se climatise pas, une voix syndicale perce le brouillard des annonces gouvernementales. Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, ne mâche pas ses mots : "On ne va pas attendre qu’il y ait de nouveaux morts au travail en période de canicule pour prendre conscience qu’il y a urgence." Derrière la formule choc, une réalité crue : la France, championne autoproclamée de la transition écologique, reste un pays où l’on meurt encore de chaleur sur des chantiers, dans des entrepôts ou derrière des fourneaux. Et où l’État, malgré les rapports qui s’empilent, préfère jouer les pompiers pyromanes plutôt que d’agir.


Morts au travail : le thermomètre qui monte, les protections qui stagnent

C’est un chiffre qui devrait faire frémir : en 2025, 12 travailleurs sont morts d’un coup de chaleur en France, selon les données de l’Assurance Maladie. Un record. Pourtant, malgré les alertes répétées des syndicats et des médecins du travail, le Code du travail n’a toujours pas intégré de seuil de température au-delà duquel le travail deviendrait dangereux. "Nous avons des règles pour les températures minimales en hiver, mais rien pour les maximales en été. C’est une aberration", tonne Marylise Léon dans Le Monde. La CFDT réclame un "bouclier social climatique" : des arrêts de travail automatisés au-delà de 33°C, des primes de risque pour les métiers exposés, et surtout, une reconnaissance des coups de chaleur comme maladies professionnelles.

Le gouvernement, lui, tergiverse. Officiellement, il mise sur des "plans canicule" sectoriels, élaborés en concertation avec les branches professionnelles. Dans les faits, ces plans se résument souvent à des recommandations vagues – "boire de l’eau", "éviter les efforts intenses" – et à des ventilateurs distribués au compte-gouttes. "On nous dit d’adapter les horaires, mais dans la logistique ou le BTP, c’est impossible. Les camions doivent partir à l’heure, les chantiers ne peuvent pas s’arrêter à midi", explique un délégué CGT d’Amazon, sous couvert d’anonymat. Résultat : les travailleurs les plus précaires, ceux des plateformes, des entrepôts ou des cuisines, paient le prix fort. "La canicule, c’est comme la pénibilité : on en parle beaucoup, mais on ne change rien. Sauf que là, les gens meurent", résume Léon.

Le paradoxe est cruel. La France, qui se targue d’être à la pointe de la lutte climatique, est aussi le pays où l’on construit des stades climatisés pour le Mondial 2026, mais où l’on refuse d’équiper les écoles en climatisation. Où l’on subventionne les pompes à chaleur pour les ménages aisés, mais où l’on laisse les ouvriers du bâtiment cuire sous des toits en tôle. "Le gouvernement a peur des lobbies patronaux, qui voient dans ces mesures un coût supplémentaire. Pourtant, le vrai coût, ce sont les vies humaines et les arrêts maladie qui explosent", assène la secrétaire générale de la CFDT. Une étude de l’INRS (Institut national de recherche et de sécurité) estime que les vagues de chaleur pourraient coûter jusqu’à 1,5 milliard d’euros par an à la Sécurité sociale d’ici 2030, en arrêts maladie et indemnités. Un argument économique qui, étrangement, ne semble pas convaincre Bercy.


Prisons : la surpopulation carcérale, ou l’art de gérer l’urgence par l’inaction

Pendant ce temps, dans les prisons françaises, la chaleur n’est qu’un symptôme parmi d’autres d’un système à bout de souffle. La Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, Dominique Simonnot, vient de publier un rapport accablant : en juin 2026, la France comptait 75 321 détenus pour 61 080 places. Un taux d’occupation de 123 %, avec des pics à 200 % dans certains établissements. "On entasse les gens comme des sardines, dans des cellules sans ventilation, sans eau potable parfois. La canicule, c’est la cerise sur le gâteau de l’indignité", décrit un surveillant pénitentiaire de Fleury-Mérogis.

Les violences se multiplient : mutineries, agressions entre détenus, suicides. En mai, un détenu est mort étouffé dans sa cellule à Nîmes, asphyxié par la chaleur et le manque d’air. "On nous demande de gérer l’urgence au jour le jour, mais personne ne veut entendre parler de solutions structurelles", déplore le surveillant. Pourtant, les solutions existent : libérations conditionnelles pour les peines courtes, construction de nouvelles prisons (le plan "15 000 places" promis en 2018 n’a abouti qu’à 3 000 places), ou encore développement des peines alternatives. Mais le politique, lui, préfère les effets d’annonce. "Gérald Darmanin parle de 'tolérance zéro', mais la tolérance zéro, c’est d’abord des prisons dignes. Aujourd’hui, on est dans l’hypocrisie totale", assène un magistrat sous anonymat.

Le plus ironique ? La surpopulation carcérale aggrave la crise climatique. Les prisons, souvent vétustes et mal isolées, sont des passoires thermiques. "À Fresnes, on a des murs qui chauffent à 50°C l’été. Les détenus dorment par terre, sur des matelas trempés de sueur. Et l’administration nous répond qu’il n’y a pas de budget pour la climatisation", raconte un détenu, joint par téléphone. La France, qui se veut exemplaire en matière de droits humains, est régulièrement épinglée par la Cour européenne des droits de l’homme pour ses conditions de détention. "On est en train de créer une génération de détenus brisés, qui sortiront encore plus violents qu’ils ne l’étaient en entrant. C’est un cercle vicieux", conclut le magistrat.


Notation climatique : quand Wall Street prend la température de la France

Pendant que l’État tergiverse sur les mesures concrètes, le secteur privé, lui, a déjà intégré le réchauffement climatique dans ses équations. Scientific Climate Ratings (SCR), une structure adossée à l’Edhec, vient de publier ses "Sovereign Climate Risk Ratings", un classement qui évalue les pertes économiques anticipées pour 191 pays d’ici 2035 et 2050. La France ? Elle décroche un C+, loin derrière la Suède (A) ou la Norvège (A-), mais devant l’Italie (D) ou l’Espagne (C). "Notre modèle prend en compte l’exposition aux canicules, aux inondations, mais aussi la capacité d’adaptation des infrastructures et des politiques publiques. La France a des atouts, comme son réseau électrique, mais elle pèche sur la rénovation des bâtiments et la protection des populations vulnérables", explique Rémy Estran-Fraioli, président de SCR.

Ce qui inquiète les analystes, c’est l’impact sur la dette souveraine. "Les agences de notation traditionnelles, comme Moody’s ou S&P, commencent à intégrer ces risques. Une mauvaise note climatique, c’est un risque de dégradation de la note financière, donc une hausse des taux d’emprunt pour l’État", décrypte un économiste de l’OFCE. Autrement dit, si la France ne se prépare pas mieux aux canicules, elle pourrait payer plus cher pour financer sa dette. Un comble pour un pays qui se présente comme le leader de la finance verte.

Pourtant, le gouvernement semble minimiser l’alerte. "Ces modèles sont encore expérimentaux, ils surestiment les risques", balaie un conseiller de Bruno Le Maire. Une réaction qui rappelle étrangement celle des climato-sceptiques des années 2010. "On a vu où ça nous a menés. Aujourd’hui, les marchés ne croient plus aux promesses, ils veulent des actes. Et la France n’en a pas assez", tranche Estran-Fraioli.


Bad Bunny à Marseille : quand la culture résiste à la chaleur

Au milieu de ce tableau accablant, une lueur. Mercredi soir, 65 000 personnes se sont entassées au Stade Vélodrome de Marseille pour assister au concert de Bad Bunny. Sous 38°C, sans climatisation, le public a dansé, chanté, et surtout, résisté. "C’était une folie. Les gens suaient, mais personne ne voulait partir. Bad Bunny, c’est plus qu’un concert, c’est un symbole : on ne se laisse pas abattre", raconte Sofia, 22 ans, étudiante en sociologie.

Le chanteur portoricain, lui, a transformé son show en manifeste. Entre deux tubes, il a évoqué la crise climatique, la précarité, et surtout, la fierté des peuples opprimés. "Puerto Rico, Marseille, même combat : on nous dit qu’on est des citoyens de seconde zone, mais on est debout !", a-t-il lancé, déclenchant une ovation. Un message qui résonne particulièrement en France, où les inégalités territoriales et sociales explosent sous l’effet de la canicule. "Bad Bunny, c’est le Robin des bois du reggaeton. Il parle aux gens qui n’ont pas les moyens de se payer une clim, qui bossent sous 40°C, qui crèvent dans des HLM mal isolés", analyse un journaliste de Mediapart présent sur place.

Le concert a aussi révélé une fracture générationnelle. "Les jeunes ne veulent plus attendre. Ils voient bien que les politiques ne font rien. Alors ils se tournent vers la culture, vers des figures comme Bad Bunny, qui leur donnent de l’espoir", explique un sociologue. Un espoir fragile, mais réel. À Marseille, ce soir-là, la chaleur n’a pas eu le dernier mot.


Ce qu’il faut retenir : la France étouffe, mais refuse de desserrer l’étau

La journée du 2 juillet 2026 aura été celle des contradictions françaises. D’un côté, des alertes qui s’accumulent : morts au travail, prisons en surchauffe, agences de notation qui sonnent l’alarme climatique. De l’autre, un État qui tergiverse, minimise, ou reporte les décisions. "On est dans le déni. La canicule n’est plus un phénomène exceptionnel, c’est une nouvelle normalité. Et la France n’est pas prête", résume un climatologue de Météo-France.

Pourtant, les solutions existent. La CFDT propose un bouclier social climatique ? Il coûterait moins cher que les arrêts maladie et les indemnités pour accidents du travail. La surpopulation carcérale étouffe les prisons ? Les peines alternatives et les libérations conditionnelles sont déjà pratiquées ailleurs en Europe. La notation climatique fait trembler les marchés ? La France a les moyens de rénover son bâti et de protéger ses citoyens.

Mais pour cela, il faudrait une chose que le gouvernement semble incapable de fournir : du courage politique. En attendant, la France continue de suffoquer. Et les plus vulnérables – ouvriers, détenus, précaires – paient le prix de cette impuissance. "On nous dit que la transition écologique est une priorité. Mais une priorité, ça se mesure en actes, pas en discours", conclut Marylise Léon. La question n’est plus de savoir si la France va agir. Mais combien de morts il faudra encore compter avant qu’elle ne le fasse.