Cannes dévoile ses cartes, le Sénat sort les griffes contre l'IA
Revue de presse du 9 avril 2026
Dernière mise à jour : 14:00
Thierry Frémaux a abattu ses cartes. La sélection officielle du 79e Festival de Cannes, dévoilée ce jeudi, dessine un plateau de cinéastes majeurs — Almodóvar, Farhadi, Kore-eda, Mungiu — flanqués de signatures françaises attendues. Au même moment, le Sénat adoptait une proposition de loi pour empêcher l'intelligence artificielle de piller les œuvres culturelles. Deux gestes, une même question : qui décide de ce que vaut la création ?
Cannes mise sur les maîtres
Vingt et un films en compétition pour la Palme d'or. La liste a de quoi donner le vertige. Pedro Almodóvar revient sur la Croisette, quelques mois après sa Palme d'honneur et alors qu'une rétrospective intégrale de son œuvre s'ouvre au MK2 Bibliothèque, en partenariat avec le Centre Pompidou hors les murs. Le cinéaste espagnol, 76 ans, reste l'un des rares auteurs dont chaque nouveau film constitue un événement planétaire.
À ses côtés, des noms qui pèsent lourd : Asghar Farhadi, le double palmé iranien, Hirokazu Kore-eda, le Japonais qui sait filmer l'enfance comme personne, Cristian Mungiu, le Roumain à la mise en scène chirurgicale. Le festival de Cannes 2026 ne joue pas la carte du renouvellement générationnel. Il parie sur la densité.
Côté français, Arthur Harari et Agnès Jaoui portent le drapeau. Harari, révélé par Diamant noir puis remarqué pour Onoda, confirme son ascension. Jaoui, elle, incarne une lignée de cinéma français lettré, ancré dans l'observation sociale. Leur présence en compétition officielle signale que le cinéma hexagonal existe encore au-delà des comédies formatées et des franchises à budget.
La sélection Un certain regard et les séances spéciales complètent un programme qui, sur le papier, ressemble à un millésime solide. Reste à voir si la Croisette, du 12 au 23 mai, tiendra ses promesses sur l'écran.
Le Sénat dresse un mur face à l'IA
Pendant que Cannes célèbre les auteurs, le Parlement tente de les protéger. Le Sénat a adopté une proposition de loi qui introduit une « présomption d'utilisation de contenus protégés par le droit d'auteur » pour tout contenu culturel publié en ligne et aspiré par les modèles d'intelligence artificielle.
Le texte part d'un constat simple : les géants de l'IA — OpenAI, Google, Meta — entraînent leurs modèles sur des milliards de pages web, incluant articles de presse, livres numérisés, scénarios, paroles de chansons. Sans autorisation. Sans rémunération. Le mot « pillage », employé sans détour par les sénateurs, dit l'état d'esprit.
La France n'agit pas seule. Mais elle prend de l'avance sur le cadre européen, encore flou sur la question du droit d'auteur face à l'IA générative. Le mécanisme de présomption renverse la charge de la preuve : ce n'est plus au créateur de prouver que son œuvre a été utilisée, mais à l'entreprise d'IA de démontrer qu'elle ne l'a pas été. Un changement de paradigme juridique dont les effets se mesureront dans les tribunaux.
Les lobbies technologiques crieront à l'entrave à l'innovation. Les créateurs répondront qu'il n'y a pas d'innovation sans matière première — et que cette matière a des auteurs.
McFadden tombe le masque
Dans un tout autre registre, la plus grande vendeuse de romans au monde a mis fin à un mystère qui alimentait les réseaux depuis des mois. Freida McFadden, auteure du phénomène La Femme de ménage, s'appelle Sara Cohen. Médecin dans le civil, elle vivait sous pseudonyme depuis le début de sa carrière littéraire. Fatiguée de cette double existence et des théories complotistes qu'elle engendrait — certains doutaient même de son existence —, elle a choisi la transparence.
Le cas McFadden/Cohen illustre un paradoxe de l'édition contemporaine. On peut vendre des dizaines de millions de livres, être traduite dans le monde entier, et rester totalement inconnue du grand public. Le thriller domestique, genre qu'elle a contribué à populariser, fonctionne sur la mécanique du secret. Son auteure aussi, jusqu'à aujourd'hui.
Ce qu'il faut retenir
La culture française et internationale traverse une séquence dense. Cannes annonce un festival de poids lourds, le Sénat trace une ligne rouge face à l'appétit des machines, et le marché du livre mondial perd l'un de ses derniers mystères. Trois signaux qui, mis bout à bout, racontent la même chose : la création reste un rapport de force. Entre auteurs et algorithmes, entre cinéastes et industrie, entre pseudonymes et vérité. La Croisette, dans cinq semaines, dira si le cinéma tient encore sa place dans cette bataille.